31.07.2008
Soleil chaud, poisson des profondeurs, de Michel Jeury (Partie 1)
Couverture de J. Paternoster (2008)
Michel Jeury bénéficie en ce moment des grâces de la réédition, et ce n’est que justice au regard de son talent et des œuvres géniales qu’il a produites. Dernière en date : la réédition de Soleil chaud, poisson des profondeurs chez Robert Laffont / Ailleurs & Demain. Il semble que Gérard Klein ait décidé de republier la trilogie chronolytique de Jeury (bien que chaque roman soit indépendant) dans le désordre chronologique (mais après tout, pour des romans qui évoquent l’abolition du temps, quoi de plus… logique ?) : Le Temps incertain (1973), Les Singes du temps (1974) et donc ce Soleil chaud, poisson des profondeurs (1976). Excellente initiative. En attendant une chronique à paraître sur ActuSF (bientôt en ligne, si les vacances le permettent), le présent billet vise à développer des idées qui me semblent mériter d’y passer un temps certain (ha ha). Ne vous attendez pas cependant à une étude précise et référencée, il s’agit plus d’idées jetées sur le papier qu’une véritable analyse, qui nécessiterait plus de travail et de compétences.
Et comme je suis un peu fainéant, je découperai tout ça en plusieurs parties.
Attention, le texte qui suit contient quelques révélations sur l’histoire. Mais un livre de Jeury ne repose pas que sur son scénario, d’ailleurs souvent ses récits se terminent en queue de poisson (des profondeurs ou pas), leur intérêt ne réside pas dans leur fin. Je vais m’efforcer toutefois de ne pas dévoiler totalement l’intrigue.
Et comme je suis un peu fainéant, je découperai tout ça en plusieurs parties.
Attention, le texte qui suit contient quelques révélations sur l’histoire. Mais un livre de Jeury ne repose pas que sur son scénario, d’ailleurs souvent ses récits se terminent en queue de poisson (des profondeurs ou pas), leur intérêt ne réside pas dans leur fin. Je vais m’efforcer toutefois de ne pas dévoiler totalement l’intrigue.
Partie 1 : Un roman sur la schizophrénie (ou comment être sûr que le Transhumain lira ces lignes)
Tout le roman est construit sur la notion de bipolarité.
Son titre tout d’abord, qui renvoie aux deux symptômes psychosomatiques touchant la population : le soleil chaud provoque un brunissement de la peau, comme si le sujet avait été exposé à un soleil chaud, métaphore d’un besoin de liberté et d’évasion ; et le poisson des profondeurs se manifeste par l’apparition d’écailles sur la peau, accompagnées d’une forte tendance à l’isolation, signe d’un besoin de sécurité face à la dureté du monde.
Ensuite, les deux grandes puissances politico-économiques qui s’affrontent : Lunar, dirigée par Shri Asanab Van Varagan, et Dunn & de Hamilton, dirigée par Sir Oswald de Hamilton. Chaque puissance possède son hypersystème, sorte d’intelligence artificielle mondiale qui contrôle tout (hommes et machines), respectivement Univers Un et World Losis.
Puis, plus brièvement, on trouve d’autres oppositions :
- Plaisir / douleur : alors que les pups, sortes de prostitué(e)s décérébré(e)s, deviennent des objets de plaisir pour ceux qui peuvent ses les offrir, les poupées Lunar (forces de l’ordre féminines de la société Lunar) jouent avec leurs victimes avec un sadisme qui n’a d’égal que le masochisme de celles-ci. Cette dualité est aussi matérialisée par les unités de mesures dans les simulations sensorielles : le yin mesure l’intensité du plaisir et le yang celle de la souffrance ;
- Guerre virtuelle des hypersystèmes / révolution matérielle : alors que World Losis et Univers Un s’affrontent sur le réseau et jusque dans les esprits, les troupes révolutionnaires se forment dans les cités et les campagnes. La guerre prend alors deux visages, l’un fantasmatique, l’autre tout ce qu’il y a de plus concret ;
- Oslobo Maslorovo / Malek Ozoungaria : même si ces deux chefs de file de la révolution semblent vouloir la même chose, ils dirigent des troupes différentes et sont toujours cités ensemble, comme s’ils étaient deux têtes d’un même corps, pas forcément opposées mais sans coordination entre elles ;
- Envie de liberté (rêve) / enfermement introspectif (réalité) : cela rejoint l’opposition soleil chaud / poisson des profondeurs : les simulations (celles, par exemple, offertes par Fêtes & Territoires, société de loisirs du groupe Lunar) sont à la fois le moyen de s’évader mais aussi de se protéger dans un cocon virtuel.
Le roman commence au moment où cette dualité est sur le point de s'effondrer. En fait, il n’est rien d’autre que le récit de la résolution de ce problème schizophrénique. Résolution qui passe inévitablement par l’unification des deux composantes de chaque entité bipolaire : à force de se regarder en chien de faïence et de constater qu’elles sont irrémédiablement liées, elles n’ont pas d’autre choix que fusionner – il n’y a d’ailleurs pas de choix, elles sont poussées à s’unir par la force du destin – non, destin n’est pas le bon mot, cela se rapprocherait plus d’une loi physique universelles du genre gravitation. Fusion à la fois terrible et nécessaire, et dont le résultat ne sera pas forcément meilleur que les entités de départ.
Ainsi, Dunn & de Hamilton veut-il fusionner avec Lunar. Enfin, il le veut… A-t-il le choix ? Pas sûr : quand on voit de nos jours que le seul moyen de survivre pour une multinationale (la notion de survie pour une entreprise n’étant pas la même que pour un être humain : une entreprise qui survit, c’est une entreprise qui croit) est d’absorber toujours plus de concurrents, on se dit que Michel Jeury avait déjà, en 1976, une vision bien affutée des conséquences du capitalisme et de l’ultralibéralisme…
Ainsi, World Losis et Univers Un s’affrontent-ils. C’est d’ailleurs dans ce combat que le terme de fusion s’applique le mieux : même si le lecteur ne verra pas cette fusion totalement accomplie, plusieurs signes montrent qu’elle est inévitable, même si elle se fait dans la douleur. Le plus symbolique est l’apparition, suite à ce que Jeury appelle la « nébuleuse d’emballement » (il serait intéressant de voir s’il existe en vrai une théorie de l’emballement des systèmes informatiques, comme Jeury l’imagine dans son roman) d’un système fantôme, Pirate 1 – The Maze Echo (maze signifiant labyrinthe en anglais…), né de la guerre opposant les deux hypersystèmes. Soit une prémisse de fusion, le coup d’essai d’une fécondation in-vitro. Coup d’essai ou coup pour rien ? On ne le saura pas.
Ainsi, le plaisir et la douleur fusionnent-ils dans ces joutes sado-masochistes perverses qui mêlent spectacle et réalité, devant des gens tellement abrutis par leur condition misérable qu’ils perdent toute conscience des autres et d’eux-mêmes.
Ainsi la guerre des hypersystèmes et la révolution vont-elles se mélanger sur le champ de bataille, les victimes de ces luttes ne sachant plus d’où vient l’arme (physique ou psychique) qui l’atteint.
Ainsi, Oslobo Maslorovo et Malek Ozoungaria ne sont-ils finalement que deux vecteurs du changement – et d’ailleurs, rien ne nous dit qu’ils ne font pas qu’un.
Ainsi, pour finir, Claude Atoll (pas l’opticienne), finit-elle par comprendre que le soleil chaud et le poisson des profondeurs ne sont que deux manifestations d’un même besoin. Considérées au début du roman par les psychiatres de Garichankar comme deux maladies distinctes, elles s’avéreront liées et ce lien n’est rien d’autre que celui qui unit le rêve et la réalité, deux notions qui, chez Jeury, n’ont rien d’antinomique (mais on y reviendra plus tard).
Bref, Soleil chaud, poisson des profondeurs retrace un processus de fusion de personnalités (au sens très large du terme), la résolution d’une situation schizophrénique. Et la forme est aussi réussie que le fond : Jeury reproduit la confusion des personnages/systèmes à l’aide de passages nébuleux qui immergent le lecteur dans un état d’esprit disloqué. Au final, ce processus n’aboutira pas forcément sur une amélioration – Jeury laisse planer le doute à la fin du livre – mais il aura eu le mérite de mettre la société du roman en face de ses contradictions. Belle leçon qui, trente ans après, est plus que jamais d’actualité.
06:00 Publié dans Science fiction | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : soleil chaud, poisson des profondeurs, michel jeury, jeury, science fiction

