27.11.2009

En moins bien, de Arnaud Le Guilcher

 

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Il arrive parfois qu’en parcourant les étals d’une librairie, on tombe sur un livre qui nous tape dans l’œil. On se fait alors l’impression d’être un chercheur d’or ayant découvert une pépite, avec l’espoir que la lecture du livre confirmera notre enthousiasme premier et ouvrira sur une mine de richesse littéraire. Quand en plus, le livre correspond à l’état d’esprit dans lequel vous êtes à ce moment-là, c’est presque une épiphanie.

En_moins_bien_4.jpgC’est à la librairie Millepages de Vincennes, lors de la soirée organisée par Lunes d’encre pour les dix ans de la collection, que j’ai fait une telle découverte : une couverture aux tons orangés, avec un pélican en premier plan, une dune de sable en arrière-plan et une voiture rouge au milieu. Je ne sais pas, l’ensemble m’a paru original, séduisant, drôle. La lecture de la quatrième de couverture et d’un extrait a éveillé un peu plus ma curiosité et j’ai cédé à l’impulsion qui m’avait fait prendre ce livre dans les mains.

Et je n’ai pas regretté. Pour son premier roman, Arnaud Le Guilcher, dont quelques recherches sur le web m’ont appris qu’il travaillait dans la musique, offre un texte percutant, sensible, drôle et triste à la fois, avec un style familier qui ne tombe pas dans la vulgarité ni dans les formules faciles.

Le narrateur, un type paumé d’origine française vivant aux États-Unis, bosse dans un pressing pour gagner sa vie et la dépenser dans les bars. Bourré quasiment en permanence, c’est une espèce de looser qui rate tout, ou plutôt ne tente rien. Jusqu’à ce qu’il rencontre Emma, une fille belle à tomber qu’il réussit à séduire il ne sait pas trop comment. Toujours est-il que ces deux-là se trouvent et qu’ils décident de se marier.

En guise de voyage de noces, il l’emmène à Sandpiper, station balnéaire au rabais avec son parc de mobil homes plantés au bord de la mer, à quelques kilomètres d’une ville anonyme. Un parc presque vide de touristes en cette saison, mais avec ses figures locales : un barman déprimé, un Allemand qui vient de se faire larguer par sa femme et qui tourne en rond sur le sable nuit et jour avec ses deux gamins qui le regardent, un pélican du nom de JFK qui colle aux basques des touristes en leur bouffant les chaussures… Bref, pas vraiment l’endroit idéal pour une lune de miel ! D’ailleurs ça ne loupe pas : pendant la première nuit, alors que le narrateur est en train de picoler au bar La Baleine, Emma se tire.

Coup de tonnerre dans le petit paradis de notre héros. À l’incompréhension succèdent la déprime et la déchéance. Il devient lui-même un habitant de Sandpiper, prisonnier de ses démons. Sauf que l’histoire de l’Allemand commence à faire le tour de la presse locale, et que bientôt ce sont journalistes et touristes qui investissent la dune de Sandpiper pour profiter du spectacle. Gérer cet afflux soudain et la logistique induite semblant hors de portée du propriétaire du camp, c’est notre narrateur qui écope de la gestion improvisée de la station. La situation ne va cesser d’empirer, au point qu’il va faire appel à ses copains Richard et Darius. On assiste alors à une espèce d’escalade dans la folie, dans le délire, dans le n’importe quoi, jusqu’à un point culminant où tout peut péter. Et derrière tout ça, son chagrin et son obsession pour Emma ne cessent d’augmenter, au point qu’il rebaptise le bar Emma revient, en espérant que le message passe à travers les médias.

En_moins_bien_3.jpgDès les premières lignes, on est frappé puis happé par le langage et le ton du récit : un argot très imagé, un véritable sens de la formule. Le Guilcher emploie des phrases courtes, développe une idée à la fois, et presque chaque phrase fait mouche. Le sens de la dérision du narrateur fait naître un humour qui allège la noirceur de ses pensées.

Cela pourrait vite devenir lourd, mais Arnaud Le Guilcher trouve rapidement un équilibre avec une autre facette de son écriture : une certaine mélancolie, un mal de vivre qui transpire de presque chaque mot. Ce cocktail peut paraître cynique ou cruel au début. Mais très vite on sent poindre une grande sensibilité, une tendresse inattendue dans ses descriptions, dans son rapport aux autres personnages et à lui-même. Une sensibilité qui ne cesse de croître tout au long du roman. Si le début du livre est désabusé, le héros a toutefois conscience de l’existence du bonheur, de sa proximité. Et malgré cette tristesse parfois étouffante, il y a une réelle foi en l’homme et en l’amitié. Arnaud Le Guilcher, à travers son personnage, fait preuve d’un véritable amour pour les gens, une attention de tous les instants, un souci du détail, un regard indulgent et tendre qui sait aller au-delà des apparences. Ainsi, il découvre au bout de plusieurs mois véritablement la personnalité de ses patrons un couple de japonais vieillissant, et entre eux naît une tendresse qui fait du bien – aussi bien au héros qu’au lecteur.

En_moins_bien_2.jpgFinalement, l’argot, l’humour, le détachement, est un vernis de protection contre le mal-être, un vernis qui va finir par craquer : il ne va rester bientôt qu’une douleur pure, tranchante, frappante. Au début, le narrateur fait un peu le fier, il se protège, mais petit à petit, avec le recul, la détresse s’impose, occupe tout l’espace. La mort est d’ailleurs très présente dans le roman, notamment à travers plusieurs suicides parmi les gens venus voir l’Allemand, qui vont toucher le narrateur.

Le Guilcher pourrait ici tomber dans la facilité, se laisser aller à l’auto apitoiement. Il n’en est parfois pas loin, le personnage se plaint très souvent, mais cela reste sobre, touchant, et l’on n’a jamais l’impression de lire les simagrées d’un pleurnichard. Non, on adhère totalement à ce malheur, sans doute parce que l’on s’y reconnaît un peu aussi. Et aussi parce qu’il n’est pas une finalité pour le narrateur : celui-ci va se rendre compte que ses actes désespérés ont une influence sur les autres, que son malheur le pousse à faire des erreurs. Encore une fois, c’est une manifestation de son ouverture sur l’extérieur.

Ce livre ne plaira peut-être pas à tout le monde : il faut accepter de se prendre le malheur de quelqu’un d’autre en pleine figure, sans le soupçonner à chaque instant de nous pousser à le prendre en pitié. Le Guilcher ne charge jamais la barque, d’autant que la fin du roman est plus sobre, moins énervée aussi, car de la folie ambiante va naître une certaine forme, non pas de sagesse, mais d’égalisation dans les sentiments, dans la passion, un apaisement qui ne débouche pas sur une forme de bonheur, mais plutôt un statu quo, un compromis qui évite de sombrer dans la lamentation.

On se pose inévitablement la question : est-ce une histoire vraie ? L’auteur lui-même laisse planer le doute dans ses remerciements en fin d’ouvrage. Mais nul doute qu’il y a derrière tout cela une espèce de catharsis. On sent un réel besoin d’écriture, de partager une expérience. Le talent d’Arnaud Le Guilcher est de ne jamais nous mettre en situation de malaise, de dégoût, de saturation. À aucun moment on ne se dit : « il en fait trop ». Il y a une adhésion complète du lecteur (en tout cas pour moi), et du coup lire ce livre est aussi une catharsis pour nous.

On finira par noter les quelques références à Dick, à Bukowski. Moi, ce ton m’a beaucoup fait penser à Catherine Dufour, ce mélange d’humour ironique et de sensibilité, notamment dans sa nouvelle « Le Cygne de Bukowski », dans le recueil L’Accroissement mathématique du plaisir. Comme quoi, il n’y a peut-être pas de hasard…

En_moins_bien_1.jpgUn livre sensible et drôle, triste et poignant, sur les ratés de la vie et la façon de composer avec. Comme on le fait parfois entre amis pour alléger le poids de l’existence, En moins bien nous parle de nous. En mieux.

 

En moins bien, d’Arnaud Le Guilcher, chez Stéphane Million Editeur
Couverture : Plaisirs de myope

14.05.2009

Dans la brume électrique

brume_affiche.jpgIl y a quelques semaines est sorti sur les écrans le nouveau film de Bertrand Tavernier, Dans la brume électrique. Adapté du livre de James Lee Burke (dont le titre initial était Dans la brume électrique avec les morts Confédérés, nettement meilleur, mais sans doute raccourci pour attirer un public incapable de retenir plus de quatre mots à la suite), sorti en 1992, le film raconte l'histoire de Dave Robicheaux, adjoint au shérif de la paroisse de New Iberia, en Louisiane, qui est sur une affaire de meurtre : une jeune femme, Cherry LeBlanc, a été retrouvée morte, mutilée et abusée sexuellement dans le bayou. Etrangement, ce décès correspond au retour de Julie Balboni à New Iberia, un mafieux originaire de la paroisse ayant fait son trou à la Nouvelle-Orléans. Il est ici pour affaires légales : il a investi dans un film historique qui se tourne près de Spanish Lake sur la guerre de Sécession.

Parallèlement, l’acteur principal du film, Elrod Sykes, se fait arrêter par Dave pour conduite en état d’ivresse. Il lui révèle alors avoir découvert le corps presque momifié d’un noir au torse enchaîné, dans le marais d’Atchafalaya, lors du tournage. Robicheaux est persuadé que ce corps est celui du Noir qu’il a vu se faire lyncher en 1965 alors qu’il avait 17 ans.

Il va donc mener les deux affaires en parallèle, mais présent et passé pourraient bien être liés. D’autant que Robicheaux est sujet à d’étranges visions : celles de soldats Conférés morts il y a plus de cent ans, et dont la guerre symbolique pourrait ne pas être terminée.

J'ai commencé par aller voir le film une première fois. Enthousiasmé mais pas entièrement satisfait, j'ai ensuite lu le livre, pour revoir le film une seconde fois. Nous avons parlé longuement avec Aloÿsus Abdaloff des deux oeuvres lors d'une émission de la Salle 101, écoutable ici. Je reproduis ci-dessous mon avis sur le film et le livre.

(Les photos du film sont © TFM Distribution et sont reproduites ici dans le seul but d'illustrer ma chronique. Si les ayants-droit le souhaitent, elles seront retirées à leur demande par mail via la page "C'est quoi ce blog")

Le Film

brume_tavernier.jpgGlobalement, le scénario se tient, l’enquête avance à un rythme régulier jusqu’au dénouement, même si l’intrigue avance plus par à-coups (presque par hasard) que grâce à la logique. C’est du coup assez réaliste. Il y a toutefois une certaine langueur, qui n’est pas pour me déplaire, et qui colle parfaitement à l’ambiance du film. Cette langueur tient au fait qu’on colle au personnage de Robicheaux, empêtré dans ces affaires et dans ses propres problèmes personnels, qui remontent pour certains à plus de quarante ans. Mais on ne s’ennuie pas un instant.

Il reste que, à l’évidence, Tavernier a dû opérer des coupes par rapport au livre - on le sent même sans l'avoir lu. Certaines ellipses sont un peu confuses, certains enchaînements manquent de relation de cause à effet. On sent qu’il a voulu condenser en deux heures une intrigue très dense. Notamment, la relation entre les deux affaires est assez floue, les personnages parlent beaucoup par énigmes et le spectateur a du mal à recoller les morceaux. Mais globalement la cohérence est là et l’ensemble est très plaisant.

brume_general.jpgCôté ambiance, c’est très bien fait. On sent la chaleur et la moiteur de l’été en Louisiane, avec les marais et les bayous, la végétation verdoyante… La lumière est bien étudiée, avec un ciel souvent bas, donnant une ambiance assez étouffante. Il y a de très belles images, notamment dans le bayou, avec le soleil rasant la surface de l’eau ou la brume qui est, effectivement, électrique ! Même si on aurait aimé un peu plus de ces magnifiques images, qui sont nettement plus nombreuses dans le livre.

Côté son, l’avis est mitigé : d’un côté on a des musiques cajuns qui collent très bien au film et ajoutent un vrai plus par rapport au livre. D’un autre, on a quelques fois une musique style film d’action qui manquent d’à-propos et qui gâchent un peu certaines scènes. Comme si Tavernier avait voulu dynamiser son film alors qu’il n’en avait pas besoin. Le film aurait presque mérité d'être sans bande son, comme le fut par exemple No Country for Old Men des frères Coen.

brume_sarsgaard.jpgIl reste à parler des acteurs, et là c'est l'un des gros points forts du film : son casting. Tommy Lee Jones en tête : il campe avec perfection Robicheaux, ce policier fatigué, traînant le poids des ans et des souvenirs avec résignation, dans la droite lignée de ces derniers rôles (No Country for Old Men, Trois enterrements, Dans la vallée d'Elah, etc.). John Goodman (The Big Lebowski, O Borther...), en Balboni, impose sa carrure dans un rôle de salaud élevé au rang de dignitaire local par ceux-là même qui voulaient le mettre dehors - mais le fric a ses avantages. Et mention spéciale à Peter Sarsgaard (qu'on avait vu dans Jarhead ou Flight Plan), en Elrod Sykes ivre en permanence, sans en rajouter. Dommage que son personnage n'ait pas été plus exploité, notamment au niveau des points communs qui le lient à Robicheaux.

Au final, sans connaître le livre, Dans la brume électrique est un bon film. Pas très bon, mais suffisamment pour le conseiller. Je ne connais pas le travail de Tavernier en dehors de ce film, mais il est selon moi d'un niveau plus que correct.

 

Le livre

brume_livre1.jpgCe sont les ellipses un peu floues du film qui m'ont donné envie de lire le livre. En le lisant, on se rend compte tout d'abord d’une chose : Tavernier lui a été très, très fidèle. Il reprend les dialogues presque mot pour mot, en se permettant parfois quelques ajouts, mais sans changer le sens des propos. C’est tout à son honneur, car le livre est vraiment excellent.

C’est donc la même histoire, mais beaucoup plus étoffée, en particulier au niveau des personnages. Le roman est à la première personne – c’est Robicheaux le narrateur. On est donc beaucoup plus impliqué. Le style est fluide, très prenant, même si certaines phrases un peu longues apportent un peu de lourdeur. Notamment, Burke se répète pas mal dans les descriptions.

Mais ce sont justement ces descriptions qui font tout le sel du roman. Burke sait décrire des scènes absolument superbes, et pas seulement visuellement : tous les sens y passent, y compris l’ouïe et les odeurs, voire la tension électrique liée à la météo. On sature parfois un peu tellement cette ambiance est prenante, collante, étouffante. C’est du pain béni pour un réalisateur, et sur ce coup-là Tavernier a réussi à rendre l’ambiance en l’épurant un peu pour qu’elle ne soit pas trop étouffante. Mais malgré cette lourdeur parfois, la lecture est envoûtante, le ton contemplatif et mélancolique de Burke nous plonge véritablement dans un autre monde.

Du côté du scénario, le livre est nettement au dessus du film. Déjà parce qu’il prend, évidemment, plus de temps pour exposer la situation, pour démêler les fils de l’enquête. Le sentiment de vide que l’on peut ressentir avec le film disparaît. L’enquête criminelle sur la mort de Cherry LeBlanc va d’ailleurs beaucoup plus loin, avec prostitution et pornographie. C’est nettement plus glauque que dans le film, et le comportement de Robicheaux est souvent limite vis-à-vis de la loi – c’est également le cas dans le film, mais dans le roman l’accent est mis dessus, ce comportement s’explique bien et est une pièce importante du livre. Mais c’est surtout au niveau de l’affaire du lynchage que la différence est la plus flagrante : dans le film on a l’impression que ce n’est qu’un prétexte, une intrigue secondaire. Peut-être Tavernier aurait-il dû carrément l’écarter. Dans le livre, même si là encore le lien avec l’enquête criminelle peut paraître floue (les personnages s’expriment encore plus par énigmes !), l’impact de cette partie sur le personnage de Robicheaux est essentiel. On touche à l’un des thèmes principaux du roman qui apparaît assez peu dans le film : le poids du passé, le fait qu’on n’en a jamais vraiment fini avec lui.

brume_livre2.jpgC’est aussi très visible au niveau du personnage de Rosie Gomez, l’agent du FBI. Dans le film, ce n’est qu’un personnage secondaire, plutôt passif. Dans le livre, elle a une vraie personnalité, elle a ses propres démons, ses propres obsessions, elle aussi est poursuivie par son passé, et du coup une véritable complicité naît entre elle et Robicheaux.

Enfin, la fin du roman, bien que très proche de celle du film, est nettement plus intéressante. L’aspect fantastique de l’histoire – les visions de Robicheaux et de Sykes, dont on ne sait pas vraiment si elles sont réelles ou imaginaires (ce qui est souvent le propre du fantastique) – prend une autre dimension, plus excitante.

Ce livre a été une vraie découverte. Burke montre tous les signes d'un auteur essentiel. Je vais sans hésiter continuer à le lire, et en parelrai sans doute ici. En tout cas, profitez de la réédition du livre en poche, chez Rivages/Noir, si ça vous tente, car les autres livres de Burke sont difficiles à trouver. Espérons que ce nouveau coup de projecteur incite les éditeurs à ressortir ses anciens romans.

Et finissons par l'une des plus belles phrases du roman :

"Peu importe ce que l'adversaire peut te faire, tu rigoles et tu marches dans la fumée des canons. Ca les rend cinglés".

08.05.2009

Focus sur Serge Lehman 1 : Le Haut-Lieu et autres espaces inhabitables

Serge Lehman est un écrivain essentiel du monde de la SF. L'équipe de la Salle 101 (dont je fais partie depuis peu), l'émission de radio science-fictionnesque de Fréquence Paris Plurielle sur 106.3, lui a consacré deux chroniques jeudi dernier que vous pouvez écouter ici. Puisque je n'ai pas pu tout dire et que je me suis emmêlé un peu les pinceaux, voici une chronique plus longue du Haut-Lieu et autres espaces inhabitables. À venir, la même chose avec le tome 2 de La Saison de la Couloeuvre.

 

Le Haut-Lieu et autres espaces inhabitables

haut_lieu.jpgSorti en novembre 2008 chez Denoël Lune d’Encre, Le Haut-Lieu et autres espaces inhabitables regroupe six nouvelles de Serge Lehman, dont une inédite : Le Haut-Lieu (1993), Le Gouffre aux chimères (2004), La Chasse aux ombres molles (1991), Superscience (2006), Origami (2006) et La Régulation de Richard Mars (écrite en 1999 mais inédite).

Sans forcément rentrer dans les détails de chaque nouvelle, je vais tenter de décrire ce recueil superbe et de dégager son thème principal sur la création, qui semble hanter Serge Lehman. Notons avant cela la très belle couverture de Daylon qui illustre parfaitement bien la première nouvelle du recueil.


Le Haut-Lieu
C’est la plus longue nouvelle du recueil. Elle présente Anne, agent immobilier, qui fait visiter un appartement parisien à David Lance, peintre récemment rentré des Etats-Unis. Alors qu’ils pénètrent dans l’entrée et referment la porte, celle-ci disparaît. Croyant d’abord à un effet d’optique, ils vont devoir se rendre à l’évidence : quelque chose veut les empêcher de sortir.

Sur un thème assez classique, avec une narration linéaire qui nous conduit petit à petit là où le veut Lehman, Le Haut-Lieu captive par son ambiance claustrophobique, la sensation d’enfermement progressive qui gagne les personnages et le lecteur. Soyons clair : il m’arrive rarement d’être angoissé par la lecture d’un texte. C’était le cas ici : l’effet est parfaitement réussi. Certes, on comprend assez vite l’inéluctabilité du dénouement, la mécanique de la nouvelle. Mais Lehman est un très bon écrivain et cette approche classique n’ennuie pas un seul instant. D’autant qu’on commence à entrer dans le thème qui parcourra tout le recueil : la puissance de la création en général, et artistique en particulier.


Le Gouffre aux chimères
ultimo_lector.jpgAvec cette nouvelle, on entre de plain pied dans l’obsession de Lehman, qui transparaît notamment dans ses interviews : la SF comme littérature de la réification des métaphores. La réification, c’est le sujet de ce texte : des hommes d’un bureau spécial du gouvernement (le bureau 101, hommage à Orwell) traquent des phénomènes annoncés par des perturbations météorologiques, les réifications, qui voient les idées (scientifiques, artistiques) de grands hommes (ou futurs grands hommes) tenter de se matérialiser par l’intermédiaires de livres imaginaires.

« Récupérer le moment créatif originel » : telle est l’expression de l’un des personnages du texte, et le but de Lehman : aller à la source de la création. Pour lui, les idées cherchent à naître au monde et utilisent les hommes comme vecteurs. C’est l’histoire d’un accouchement, celui d’une idée, qu’elle soit artistique, scientifique ou philosophique. Et cet accouchement, dans la SF de Lehman, n’est plus métaphorique : il prend forme physiquement, ici sous forme de livres.

La description de la réification est sublime : Lehman utilise de très belles images, avec une ambiance lumineuse, dorée, onirique. On garde longtemps à l’esprit cet instant presque magique. Le Gouffre aux chimères est sans doute le texte le plus intense de ce recueil.

Petit aparté : l’idée que la vie d’un homme puisse être retranscrite dans des milliers de livres me fait penser à El Ultimo Lector, roman de David Toscana paru chez Zulma, où un bibliothécaire croit pouvoir expliquer la réalité (le meurtre d’une enfant) à l’aide des livres qu’il a lus. Les notions de réalité et de création se confondent, comme dans ce recueil, et ce thème semble être le pivot de l’œuvre de Lehman en général.


La Chasse aux ombres molles
Très courte nouvelle assez cynique sur une certaine tendance du monde de l’entreprise à produire pour produire. Il n’y a pas grand-chose à en dire, le texte est intéressant et sa chute justifie sa brièveté, mais il est plutôt anecdotique.


Superscience
C’est LA nouvelle centrale selon moi, une des plus belles et importantes que j’aie lu, celle qui matérialise le mieux l’idée sur la puissance de la création. Je l’avais découverte dans le Bifrost n° 42, sans vraiment la comprendre, mais sentant déjà le potentiel énorme qu’elle avait. Cette seconde lecture, je crois, m’en a fait comprendre le sens.

bifrost42.jpgÀ Métropolis, l’un des fondateurs de la ville est retrouvé mort. Walter, son ancien associé, qui dirige la société UWS à l’origine de la cité, va chercher à comprendre l’origine de cette mort, qui pourrait être liée directement à l’existence de la ville. Car celle-ci a été construite à partir de morceaux d’œuvres provenant d’un monde parallèle (le nôtre ?), appelé La Partition, retrouvées dans des « archives », zones où la réalité s’efface devant le phénomène de réification – encore. Walter sent une menace peser sur Métropolis (le Kohlenhändler, qui n’est pas sans rappeler le HKH de Michel Jeury dans Le Temps incertain), une menace rationalisante, matérialiste, dont le but pourrait être de faire disparaître l’art. Car l’art est source de désordre et donc difficile à maîtriser pour un pouvoir en place.

La superscience, c’est cette intuition qui permet de capter une idée, de la comprendre et de l’interpréter – aux deux sens du terme : en comprendre le sens, et la mette en scène. La nouvelle Superscience est à ce titre une nouvelle superscientifique : Lehman arrive à nous faire toucher du doigt des vérités quasi cosmiques sur l’art, sur son rôle et sa nécessité, sur sa nature. Les archives, c’est aussi la preuve que l’art trouve son chemin tout seul vers les endroits où il va pouvoir s’exprimer, se réifier. L’art est une entité à lui tout seul, et les hommes n’en sont que les vecteurs et les contemplateurs. La superscience, c’est peut-être aussi la vision que Lehman a du rôle de la SF : rendre réelles, concrètes, des idées qui ne peuvent pas se réifier dans un monde non science-fictif.

Autre point marquant du texte : la notion de zone y est très forte. Il y avait déjà, dans Immortel, le film de Bilal dont Lehman est scénariste, cette zone d’instabilité de laquelle surgissaient des phénomènes inexpliqués. Les archives sont une autre manifestation de ce concept – comme pouvait l’être le lieu de la réification dans Le Gouffre aux chimères, ou l’appartement du Haut-Lieu. Les archives sont un lieu incertain (comme le temps l’est chez Jeury, encore une parenté ?), évanescent. Lehman parle d’ailleurs d’un « secteur que personne n’avait signalé avant lui et que personne n’avait retrouvé par la suite ». Et quand on cherche à le cartographier, il se fige, n’évolue plus. Comme si la rationalisation représentait un frein à la création – on y revient : l’art ne peut être, ne doit pas être, contrôlé.

Et l’art est une entité à lui tout seul. Comme dans Le Gouffre aux chimères, où les idées se servaient des hommes pour naître, l’art se sert de l’homme pour se matérialiser : « En exigeant la soumission de la matière à l’esprit qui rôde de l’autre côté de La Partition, qui servons-nous ? La matière ou l’esprit ? ». Cette interrogation sur le rapport entre le créateur et la création se retrouve tout au long du recueil.


Origami
Encore une nouvelle assez vertigineuse. Un journaliste scientifique est invité à un stage étrange où seuls quelques privilégiés sont conviés. Un stage au cours duquel il devra dessiner des cercles, avec un seul objectif : l’amener à « aimer le brouillon ».

De nouveau, il s’agit d’une idée d’ordre cosmique ramenée à l’échelle humaine pour l’imposer aux humains. C’est toujours un peu ça chez Lehman : ses personnages sont confrontés à une idée, qu’ils ne comprennent pas forcément, qu’ils doivent apprendre à connaître, à apprivoiser. C’est là la teneur d’Origami : s’habituer à une idée, aussi cruciale soit-elle, car elle ne peut être comprise d’un seul coup et par n’importe qui. L’esprit humain est trop formaté, il a peur de la nouveauté. C’est finalement, pour moi, l’un des rôles majeurs de la SF, et Lehman est l’un de ceux qui le comprend le mieux et qui l’exécute le mieux.


La Régulation de Richard Mars
Encore une nouvelle sur l’acte de création, le pouvoir de l’imagination et la responsabilité que cela implique. Richard Mars se retrouve subitement à la tête d’un univers. Dieu omnipotent, il ne sait pas s’il est mort ou sujet d’une expérience. Après une longue attente, il va prendre contact avec un être de cet univers, une sorte de rat, avec qui il va nouer une relation privilégiée.

J’avoue ne pas avoir trop accroché à ce texte. Il est bon, mais je ne suis pas sûr d’en avoir compris la finalité, au-delà du thème du créateur et de la création. Cela étant, l’état de Richard Mars n’est pas sans rappeler la chronolyse de Jeury, dans l’esprit : une projection dans un monde qui a ses propres règles et qu’il va falloir apprendre à maîtriser, avec l’ombre planante d’entités supérieures qui pourraient le manipuler.



Bref, globalement, Le Haut-Lieu et autres espaces inhabitables est un recueil indispensable pour qui s’intéresse à l’essence de la SF. Serge Lehman est un excellent écrivain qui sait allier des idées puissantes et une réflexion de fond sur la création.


À suivre : le tome 2 de La Saison de la Couloeuvre, bande dessinée scénarisée par Serge Lehman chez L’Atalante.

31.01.2009

Le Clairvoyage, d'Anne Fakhouri

clairvoyage.jpgVous connaissez peut-être Anna Fakhouri via Actusf. Le Clairvoyage est son premier roman, paru aux éditions L’Atalante dans la collection jeunesse. Pas forcément évident de parler d’un bouquin d’une amie, avec le risque de paraître lèche-cul… Mais tant pis, j’ai vraiment bien aimé ce bouquin, alors pas de raison de se priver.

Commençons par dire que je ne suis pas un grand fan de littérature jeunesse. Je ne suis pas sûr d’avoir le recul nécessaire pour apprécier ces livres sans me départir de mon regard d’adulte. Les mauvaises langues diront que j’ai gardé mon âme d’enfant, ce qui n’est pas faux, mais cela ne suffit pas toujours… Je suis plutôt méfiant envers ce type de livres qui peuvent, d’après moi, tomber dans deux travers opposés : soit une simplification à l’extrême du langage et/ou de l’intrigue et/ou des personnages ; soit à l’inverse une tentative « d’adultisation » du jeune public avec des intrigues très réalistes et plutôt sombres (notez que ces impressions ne sont pas forcément fondées sur mon expérience mais représentent plutôt les craintes que je nourris envers le genre).

Le Clairvoyage évite ces deux écueils puisqu’il m’a semblé avoir vraiment été écrit pour les jeunes autour de 12 ans (c’est l’âge de l’héroïne) (le « autour » pouvant représenter plusieurs années, je ne suis pas un expert…). Anne Fakhouri s’adresse véritablement à son audience. Ce qui ne veut pas dire que l’intrigue est simplifiée, ni le langage. Mais les préoccupations de l’héroïne et sa vision qu’elle a du monde ont un accent de vérité qui m’a marqué (sans que je sois capable de le définir correctement...).

De quoi parle donc Le Clairvoyage ? Clara, 12 ans, vit paisiblement avec ses parents, qui sont d’indécrottables terre-à-terre. Ils lui ont transmis leur rigueur scientifique et la jeune fille passe son temps dans les livres, ou bien à discuter avec sa poupée. Un jour, ses parents meurent dans un accident. Elle est alors confiée à son oncle Antoine et sa femme Bébé. Celle-ci, mystérieuse, ne se montre pas sous le prétexte d’une santé fragile. Dans leur maison, Clara va découvrir des personnages ou des animaux excentriques. Elle semble aussi poursuivie par un corbeau depuis sa plus tendre enfance. Clara aurait-elle atterri à la lisière d’un monde féerique ?

L’intrigue met un peu de temps à démarrer. Globalement, il y a quelques maladresses d'écriture, notamment dans les transitions entre les scènes qui semblent parfois un peu sèches, ou dans le comportement de Clara qui, parfois, ne semble pas parfaitement cohérent – cela dit je n'ai jamais été dans la peau d'une petite fille de 12 ans... J’ai trouvé cela un peu gênant au début lorsque l’intrigue se met en place. Mais rapidement, cette gêne s’estompe, l’auteur sachant capter l’attention du lecteur en prenant son temps, en distillant ses informations petit à petit, sans révélation trépidante, en cultivant discrètement la curiosité de son héroïne – et donc des ses lecteurs. Le déroulement de l’histoire prend alors une tournure toute naturelle, Anne Fakhouri ne force jamais le trait et ne provoque pas les situations pour faire avancer artificiellement son histoire.

Par ailleurs, son univers est séduisant – je dois avouer connaître très peu le monde des fées et ai donc découvert une ambiance assez originale. Surtout, il n’est absolument pas manichéen, et c’est sans doute la grande force de ce livre : l’auteur ne présente pas les fées comme des êtres gentils et délicats – ni comme des monstres – mais comme des personnages avec un système de pensée tout à fait différent du nôtre – et donc un comportement difficilement compréhensible pour les humains. Et le fait de les faire intervenir tard dans le roman montre qu’Anne Fakhouri ne cède pas à la tentation du merveilleux pur et dur, mais reste collée aux préoccupations de son héroïne.

La figure du corbeau est particulièrement intéressante, ambiguë. On se demande longtemps s’il est ami ou ennemi. De même avec Bébé : l’auteur a su garder un voile de mystère autour de ce personnage qui est l’un des intérêts du livre.

Je suis un peu plus réservé sur la fin, que je trouve trop rapide. Il y avait sans doute matière à faire monter en puissance l’émerveillement et l’excitation du lecteur qui entre enfin de plain pieds dans un monde qu’il n’avait jusqu’ici que touché du doigt. Mais ça ne gâche pas l’impression globalement positive de la lecture.

La suite, La Brume des jours, est donc attendue avec impatience. Notons, également, la magnifique couverture de Sarah Debove (qui avait réalisé la sublime BD Thomas Lestrange avec Serge Lehman), qui, avouons-le, fut le déclencheur de cette lecture. Cette imagerie m’a accompagné tout au long du livre, et probablement n’est-elle pas étrangère au plaisir que j’en ai retiré.