09.09.2011
Murambi, le livre des ossements, de Boubacar Boris Diop

Boubacar Boris Diop est sénégalais. Il n’a pas vécu le génocide des Tutsi du Rwanda et, de son propre aveu, il n’en avait même pas pleinement connaissance au moment des faits, en avril 1994. Ce qui le met sur un pied d’égalité avec plus de 6 milliards d’humains, qui ont suivi cette catastrophe humanitaire de loin, avec une profonde indifférence. J’en fais partie. À l’époque, j’avais 16 ans, je ne m’intéressais pas vraiment à l’actualité mondiale. Alors, quand j’ai vu les images de la guerre civile du Rwanda à la télé, je n’y ai vu que ce que l’on a bien voulu nous montrer : un conflit africain comme il y en a tant eu, une guerre ethnique de plus qui charriera autant de morts que les autres – mais pas plus. Qu’est-ce qu’on mange ce soir, après le JT ?
Alors, quand on découvre, 17 ans plus tard, ce qu’il s’est réellement passé, on ressent un mélange d’horreur et de honte. L’horreur de constater que, en quelques mois, il y a eu 800000 (huit cent mille) morts et que tout le monde s’en foutait. La honte d’être resté autant de temps dans l’ignorance – honte pour soi-même, honte pour les médias, honte pour nos gouvernants. En 1998, Boubacar Boris Diop a bénéficié d’une résidence d’auteur à Kigali, initiée par le festival Fest’ Africa. Ce projet, appelé « Rwanda : écrire par devoir de mémoire », a permis à une dizaine d’auteurs africains de se rendre au Rwanda pour écrire sur le génocide. Murambi, le livre des ossements, est l’un des fruits de ce séjour. Il a été publié en 2000 chez Stock, et est ressorti cette année chez Zulma, avec une postface de l’auteur presque aussi percutante et édifiante que le roman lui-même.
Le livre raconte le retour de Cornelius Uvimana au Rwanda en 1998, après 25 ans d’exil à Djibouti. Cornelius a quitté son pays lorsqu’il était enfant, car sa famille Hutu était accusée de trahison envers son clan. Il n’a donc pas vécu directement le génocide de 1994, mais il sait que toute sa famille a péri, sauf son oncle Siméon Habineza. Il revient pour essayer de comprendre comment son pays en est arrivé là, et renouer avec un passé hanté par la haine et la peur. Jessica et Stanley, ses amis d’enfance, l’aident à franchir ce cap émotionnel. De Kigali à Murambi, où il rejoindra Siméon, et où un massacre a décimé plus de quarante cinq mille personnes, Cornelius va tenter de rattraper ces 25 ans d’histoire. Une route parsemée de cadavres, de survivants traumatisés et de révélations qui le concernent directement.
Ce n’est pourtant pas par l’histoire de Cornelius que Boubacar Boris Diop ouvre son roman, mais par de courtes scènes à la première personne où il se met tour à tour dans la peau des victimes et des bourreaux des événements de 1994 (une autre partie « subjective » interviendra au milieu du roman). On se prend de plein fouet des émotions que nous ne savons pas comment gérer tant elles nous sont étrangères : haine froide, peur, résignation, souffrance… La plus déroutante vient sans conteste de Faustin, un milicien Interahamwe (des tueurs Hutu qui décimaient les Tutsi à coups de machettes) : chez lui, pas d’interrogation sur la moralité de ses actes, ni même sur leur sens. Il ne semble pas nourrir de haine personnelle contre les Tutsi, c’est bien pire : les tuer est un travail, qu’il doit réaliser avec le plus d’application et de sérieux possible. Exterminer les Tutsi fait pour lui partie de l’ordre naturel des choses, c’est ce qu’il entend depuis tout petit et il n’a aucune raison de le remettre en cause. C’est peut-être cela qui est le plus terrible : la haine qui oppose Hutu et Tutsi est artificielle. Elle n’est pas séculaire, ni fondée sur des différences ethniques – il n’y a pas d’ethnies au Rwanda ! Elle a été engendrée par une Europe coloniale soucieuse de conserver son contrôle politique sur un pays désireux de prendre son indépendance (1). Elle a été attisée au fil des décennies et s’est concrétisée à partir de 1959 par des massacres de masse, orchestrés par des hommes intelligents, manipulateurs, comparés – et ce n’est pas abusif – à Hitler… Et cette même Europe, si lâche et si condescendante, n’a pas bougé le petit doigt lorsque, en 1994, l’assassinat du président rwandais Habyarimana a déclenché le génocide.
Tout cela, Boubacar Boris Diop nous le raconte à travers Cornelius – de façon un peu didactique, parfois, mais absolument nécessaire. L’exilé redécouvre un pays qui n’est certes pas en ruines – l’extermination des Tutsi s’est faite essentiellement à l’arme blanche – mais dont les survivants sont encore hagards des violences qu’ils ont subies. Quatre ans après, le génocide est au centre de tout : les gens ne parviennent pas à le comprendre, ils cherchent des explications partout, tout le temps. Même si le FPR (le Front Patriotique Rwandais, qui luttait contre le pouvoir en place) a gagné, chacun se méfie. Comment croire que tout est fini, alors que les bourreaux sont toujours, pour la plupart, en liberté ? Et Cornelius est dans une situation inconfortable : n’ayant pas vécu le génocide, il ressent de la culpabilité à revenir dans un pays qu’il n’a pas pu aider. Preuve que, quand on est Rwandais, que l’on ait subi ou pas ces meurtres de masse, il est bien difficile de se reconstruire.
Mais qu’on ne se méprenne pas : Diop ne cherche pas à dramatiser à outrance. Il ne s’agit pas de faire pleurer dans les chaumières, de jouer la carte des sentiments. Parfois, les descriptions sont insoutenables, mais l’auteur n’en rajoute pas : il nous place devant l’horreur sans fard, sans exagération. Juste des faits. La langue de Murambi, le livre des ossements n’est pas particulièrement recherchée, le ton adopté est plus souvent journalistique que romanesque. Faire de trop jolies phrases sur un sujet aussi sensible aurait sans doute paru déplacé. Cela dit, les personnages de Diop n’en sont pas moins vrais, et leur retenue, leurs silences, parlent tout autant que leurs discours. Entre interrogations et espoirs, on sent la tension qui les habite, mais aussi la joie de se retrouver après un tel désastre. Murambi, le livre des ossements n’est pas un livre triste, et c’est ce qui fait toute sa force. Il nous choque moins par ce qu’il décrit que par la mise à jour de notre propre ignorance, voire de notre responsabilité de lecteur français.
Car Boubacar Boris Diop n’est pas tendre avec les Français. Dans une postface où il commence par expliquer la genèse du livre, il finit par lâcher tous les reproches qui peuvent être adressés à un pouvoir français jaloux de ses prérogatives en Afrique. Des reproches qu’il ne nous viendrait pas à l’idée de mettre en doute – c’est qu’on commence à les connaître, nos dirigeants, qu’ils soient politiques ou industriels. Cette postface éclaire un peu plus tout un pan de l’histoire du génocide des Tutsi du Rwanda, un pan qui nous concerne et qui est abordé au cours du roman. Et cela nous fait froid dans le dos. Ces trente pages de fin sont presque aussi glaçantes que les deux cents précédentes, car elles nous parlent directement des hommes qui furent (et sont toujours, pour certains) aux commandes de la France.
Lire Murambi, le livre des ossements, est un acte utile, voire nécessaire. Pour apprendre, et tenter de comprendre, ce qu’il s’est passé. On pourrait qualifier cela de « lire par devoir de mémoire » même si, soyons honnêtes, pour la plupart d’entre nous parler de « mémoire » est abusif, dans la mesure où nos souvenirs ne proviennent que des pâles images des journaux télévisés. Et puis, sans verser dans l’auto-culpabilisation faussement outrée, n’oublions jamais que le gouvernement français de l’époque a une grosse part de responsabilité dans ce désastre. Alors, même si ça ne changera rien, prenons au moins le temps de nous informer intelligemment.

(1) Je vous conseille de lire l'article Wikipedia concernant le génocide des Tutsi du Rwanda, il me semble assez complet.
21:48 Publié dans Livres | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : murambi, le livre des ossements, boubacar boris diop, zulma, rwanda, genocide |
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