20.09.2009
De la littérature en état d'ébriété avancée
Hier, j'ai acheté, après quelques mois d'hésitation, le livre L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de le Manche, de Miguel de Cervantes. Cela fait un moment que je tourne autour. Depuis que j'ai vu le documentaire sur le film avorté de Terry Gilliam, Lost in la Mancha, je suis fasciné, sans vraiment le connaître, par ce personnage, dont Jean Rochefort aurait fait un parfait interprète – en tout cas, selon l'idée que je m'en fais pour le moment.
Je ne l'ai pas encore commencé (et je ne le lirai probablement pas tout de suite), je n'en ai lu que la préface – très instructive – sur la place de la traduction dans la transmission d'une œuvre étrangère. Hier soir, alors que je rentrais d'une soirée quelque peu arrosée, j'ai eu une "illumination". J'ai eu du mal à imaginer que je m'apprêtais à lire un texte qui a plus de 400 ans. Qui est le reflet d'une époque, d'un auteur, qui allaient me devenir plus réels que la vie de mes propres aïeux. Je me suis dit, "Putain, c'est ça, la littérature !" 400 ans. Cinq vies bien remplies. Alors que la mienne n'en est qu'à son tiers (en étant profondément optimiste). Il y a un mec qui, il y a 400 ans, alors que mon nom n'existait peut-être pas encore, a imaginé un personnage dont j'ai l'intime conviction qu'il me ressemble. Je me trompe peut-être complètement, mais hier, alors que l'alcool démultipliait mes émotions, ça m'a causé un choc.
La littérature permet cela. Jusqu'ici, à de rares exceptions près, j'ai lu plus dans une optique de divertissement, d'évasion, ou de réflexion, de compréhension du monde. C'est sans doute pour cela que je me suis tourné naturellement vers la science fiction. Mais depuis quelque temps, je suis en train de découvrir un nouveau monde, qui englobe le premier, qui l'étend pour lui ajouter une émotion que je ne me souviens pas avoir réellement connue. Un monde qui va peut-être me remettre debout, alors que mes repères vacillent. Hier, à 5 heures du matin, alors que j'avais trop bu et que mes fautes, mes espoirs, mes doutes, me submergeaint, me noyaient, j'ai feuilleté ce texte d'un autre âge avec l'espoir presque enfantin qu'il me racontera, un peu, qui je suis.
C'est sans doute absurde, tout au moins exagéré – l'ivresse ne fait pas bon ménage avec la subtilité et amplifie les mauvaises pensées que la sobriété parvient à tenir éloignées –, et je dois avouer que, ce matin, ce sentiment s'était un peu atténué, mais il n'a pas disparu. Quand on se sent vide, la potentialité merveilleuse de la littérature comble, ne serait-ce qu'un temps, l'espace insécable de notre solitude et nous donne l'illusion qu'il y a, qu'il y a eu, qu'il y aura enfin, une porte de sortie à l'univers bien fade qui nous tient lieu de quotidien. Même si je n'ai pas les armes pour reconnaître la "bonne" littérature, cette inspiration éthylique a dessiné les contours d'un nouvel horizon, la perspective d'un mois de juillet ensoleillé après six longs mois d'hiver aride. Il y a des chances que je ne l'atteigne jamais – je connais ma propension à vite oublier mes bonnes résolutions, à ne pas suivre mes envies éphémères – mais l'important est d'avoir une ligne de fuite à suivre.
Je remercie donc, en plus du hasard, celles et ceux qui m'ont conseillé des auteurs, qui m'ont ouvert les pistes menant à la constitution de la petite liste ci-dessous. Un point de départ. Des œuvres qui ont rejoint hier ma bibliothèque déjà pleine à craquer, en attendant une éventuelle lecture :
L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de le Manche, de Miguel de Cervantes
Court Serpent, de Bernard du Boucheron
La Course au mouton sauvage, d'Haruki Murakami
Quasi objets, de José Saramago
La Ville absente, de Ricardo Piglia
S'il y en a un parmi ceux-là qui concrétise ma "révélation" d'hier soir, alors tout ceci ne sera pas complètement vain.
23:27 Publié dans La vie, l'univers et le reste | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note

