08.05.2009

Focus sur Serge Lehman 1 : Le Haut-Lieu et autres espaces inhabitables

Serge Lehman est un écrivain essentiel du monde de la SF. L'équipe de la Salle 101 (dont je fais partie depuis peu), l'émission de radio science-fictionnesque de Fréquence Paris Plurielle sur 106.3, lui a consacré deux chroniques jeudi dernier que vous pouvez écouter ici. Puisque je n'ai pas pu tout dire et que je me suis emmêlé un peu les pinceaux, voici une chronique plus longue du Haut-Lieu et autres espaces inhabitables. À venir, la même chose avec le tome 2 de La Saison de la Couloeuvre.

 

Le Haut-Lieu et autres espaces inhabitables

haut_lieu.jpgSorti en novembre 2008 chez Denoël Lune d’Encre, Le Haut-Lieu et autres espaces inhabitables regroupe six nouvelles de Serge Lehman, dont une inédite : Le Haut-Lieu (1993), Le Gouffre aux chimères (2004), La Chasse aux ombres molles (1991), Superscience (2006), Origami (2006) et La Régulation de Richard Mars (écrite en 1999 mais inédite).

Sans forcément rentrer dans les détails de chaque nouvelle, je vais tenter de décrire ce recueil superbe et de dégager son thème principal sur la création, qui semble hanter Serge Lehman. Notons avant cela la très belle couverture de Daylon qui illustre parfaitement bien la première nouvelle du recueil.


Le Haut-Lieu
C’est la plus longue nouvelle du recueil. Elle présente Anne, agent immobilier, qui fait visiter un appartement parisien à David Lance, peintre récemment rentré des Etats-Unis. Alors qu’ils pénètrent dans l’entrée et referment la porte, celle-ci disparaît. Croyant d’abord à un effet d’optique, ils vont devoir se rendre à l’évidence : quelque chose veut les empêcher de sortir.

Sur un thème assez classique, avec une narration linéaire qui nous conduit petit à petit là où le veut Lehman, Le Haut-Lieu captive par son ambiance claustrophobique, la sensation d’enfermement progressive qui gagne les personnages et le lecteur. Soyons clair : il m’arrive rarement d’être angoissé par la lecture d’un texte. C’était le cas ici : l’effet est parfaitement réussi. Certes, on comprend assez vite l’inéluctabilité du dénouement, la mécanique de la nouvelle. Mais Lehman est un très bon écrivain et cette approche classique n’ennuie pas un seul instant. D’autant qu’on commence à entrer dans le thème qui parcourra tout le recueil : la puissance de la création en général, et artistique en particulier.


Le Gouffre aux chimères
ultimo_lector.jpgAvec cette nouvelle, on entre de plain pied dans l’obsession de Lehman, qui transparaît notamment dans ses interviews : la SF comme littérature de la réification des métaphores. La réification, c’est le sujet de ce texte : des hommes d’un bureau spécial du gouvernement (le bureau 101, hommage à Orwell) traquent des phénomènes annoncés par des perturbations météorologiques, les réifications, qui voient les idées (scientifiques, artistiques) de grands hommes (ou futurs grands hommes) tenter de se matérialiser par l’intermédiaires de livres imaginaires.

« Récupérer le moment créatif originel » : telle est l’expression de l’un des personnages du texte, et le but de Lehman : aller à la source de la création. Pour lui, les idées cherchent à naître au monde et utilisent les hommes comme vecteurs. C’est l’histoire d’un accouchement, celui d’une idée, qu’elle soit artistique, scientifique ou philosophique. Et cet accouchement, dans la SF de Lehman, n’est plus métaphorique : il prend forme physiquement, ici sous forme de livres.

La description de la réification est sublime : Lehman utilise de très belles images, avec une ambiance lumineuse, dorée, onirique. On garde longtemps à l’esprit cet instant presque magique. Le Gouffre aux chimères est sans doute le texte le plus intense de ce recueil.

Petit aparté : l’idée que la vie d’un homme puisse être retranscrite dans des milliers de livres me fait penser à El Ultimo Lector, roman de David Toscana paru chez Zulma, où un bibliothécaire croit pouvoir expliquer la réalité (le meurtre d’une enfant) à l’aide des livres qu’il a lus. Les notions de réalité et de création se confondent, comme dans ce recueil, et ce thème semble être le pivot de l’œuvre de Lehman en général.


La Chasse aux ombres molles
Très courte nouvelle assez cynique sur une certaine tendance du monde de l’entreprise à produire pour produire. Il n’y a pas grand-chose à en dire, le texte est intéressant et sa chute justifie sa brièveté, mais il est plutôt anecdotique.


Superscience
C’est LA nouvelle centrale selon moi, une des plus belles et importantes que j’aie lu, celle qui matérialise le mieux l’idée sur la puissance de la création. Je l’avais découverte dans le Bifrost n° 42, sans vraiment la comprendre, mais sentant déjà le potentiel énorme qu’elle avait. Cette seconde lecture, je crois, m’en a fait comprendre le sens.

bifrost42.jpgÀ Métropolis, l’un des fondateurs de la ville est retrouvé mort. Walter, son ancien associé, qui dirige la société UWS à l’origine de la cité, va chercher à comprendre l’origine de cette mort, qui pourrait être liée directement à l’existence de la ville. Car celle-ci a été construite à partir de morceaux d’œuvres provenant d’un monde parallèle (le nôtre ?), appelé La Partition, retrouvées dans des « archives », zones où la réalité s’efface devant le phénomène de réification – encore. Walter sent une menace peser sur Métropolis (le Kohlenhändler, qui n’est pas sans rappeler le HKH de Michel Jeury dans Le Temps incertain), une menace rationalisante, matérialiste, dont le but pourrait être de faire disparaître l’art. Car l’art est source de désordre et donc difficile à maîtriser pour un pouvoir en place.

La superscience, c’est cette intuition qui permet de capter une idée, de la comprendre et de l’interpréter – aux deux sens du terme : en comprendre le sens, et la mette en scène. La nouvelle Superscience est à ce titre une nouvelle superscientifique : Lehman arrive à nous faire toucher du doigt des vérités quasi cosmiques sur l’art, sur son rôle et sa nécessité, sur sa nature. Les archives, c’est aussi la preuve que l’art trouve son chemin tout seul vers les endroits où il va pouvoir s’exprimer, se réifier. L’art est une entité à lui tout seul, et les hommes n’en sont que les vecteurs et les contemplateurs. La superscience, c’est peut-être aussi la vision que Lehman a du rôle de la SF : rendre réelles, concrètes, des idées qui ne peuvent pas se réifier dans un monde non science-fictif.

Autre point marquant du texte : la notion de zone y est très forte. Il y avait déjà, dans Immortel, le film de Bilal dont Lehman est scénariste, cette zone d’instabilité de laquelle surgissaient des phénomènes inexpliqués. Les archives sont une autre manifestation de ce concept – comme pouvait l’être le lieu de la réification dans Le Gouffre aux chimères, ou l’appartement du Haut-Lieu. Les archives sont un lieu incertain (comme le temps l’est chez Jeury, encore une parenté ?), évanescent. Lehman parle d’ailleurs d’un « secteur que personne n’avait signalé avant lui et que personne n’avait retrouvé par la suite ». Et quand on cherche à le cartographier, il se fige, n’évolue plus. Comme si la rationalisation représentait un frein à la création – on y revient : l’art ne peut être, ne doit pas être, contrôlé.

Et l’art est une entité à lui tout seul. Comme dans Le Gouffre aux chimères, où les idées se servaient des hommes pour naître, l’art se sert de l’homme pour se matérialiser : « En exigeant la soumission de la matière à l’esprit qui rôde de l’autre côté de La Partition, qui servons-nous ? La matière ou l’esprit ? ». Cette interrogation sur le rapport entre le créateur et la création se retrouve tout au long du recueil.


Origami
Encore une nouvelle assez vertigineuse. Un journaliste scientifique est invité à un stage étrange où seuls quelques privilégiés sont conviés. Un stage au cours duquel il devra dessiner des cercles, avec un seul objectif : l’amener à « aimer le brouillon ».

De nouveau, il s’agit d’une idée d’ordre cosmique ramenée à l’échelle humaine pour l’imposer aux humains. C’est toujours un peu ça chez Lehman : ses personnages sont confrontés à une idée, qu’ils ne comprennent pas forcément, qu’ils doivent apprendre à connaître, à apprivoiser. C’est là la teneur d’Origami : s’habituer à une idée, aussi cruciale soit-elle, car elle ne peut être comprise d’un seul coup et par n’importe qui. L’esprit humain est trop formaté, il a peur de la nouveauté. C’est finalement, pour moi, l’un des rôles majeurs de la SF, et Lehman est l’un de ceux qui le comprend le mieux et qui l’exécute le mieux.


La Régulation de Richard Mars
Encore une nouvelle sur l’acte de création, le pouvoir de l’imagination et la responsabilité que cela implique. Richard Mars se retrouve subitement à la tête d’un univers. Dieu omnipotent, il ne sait pas s’il est mort ou sujet d’une expérience. Après une longue attente, il va prendre contact avec un être de cet univers, une sorte de rat, avec qui il va nouer une relation privilégiée.

J’avoue ne pas avoir trop accroché à ce texte. Il est bon, mais je ne suis pas sûr d’en avoir compris la finalité, au-delà du thème du créateur et de la création. Cela étant, l’état de Richard Mars n’est pas sans rappeler la chronolyse de Jeury, dans l’esprit : une projection dans un monde qui a ses propres règles et qu’il va falloir apprendre à maîtriser, avec l’ombre planante d’entités supérieures qui pourraient le manipuler.



Bref, globalement, Le Haut-Lieu et autres espaces inhabitables est un recueil indispensable pour qui s’intéresse à l’essence de la SF. Serge Lehman est un excellent écrivain qui sait allier des idées puissantes et une réflexion de fond sur la création.


À suivre : le tome 2 de La Saison de la Couloeuvre, bande dessinée scénarisée par Serge Lehman chez L’Atalante.

Commentaires

Très bien, ce texte!
J'avais essayé de reconstituer la logique d'ensemble du recueil, c'est paru dans un des Galaxies NS (le numéro 3, je crois).
La préface de Xavier Mauméjean donne plein de pistes, également.

Richard Mars, comme elle est inédite, on peut essayer de la lire comme ce vers quoi converge tout le reste; ça donne une unité, et une organisation bien réelles au recueil.
La question du livre, c'est peut-être: "peut-on cesser d'être un sujet? en créant un monde, ne peut-on pas dépasser sa simple condition de sujet (historique, biologique, pensant, sociologiquement déterminé, etc.)?" (c'était mon hypothèse)

Je lirai avec plaisir la suite de ce focus!

Ecrit par : Bruno | 09.05.2009

Je maintiens que 'Le Haut-lieu' (la nouvelle) est raté. Après, va savoir pourquoi, mais il a incontestablement le cul entre deux (ou plus) chaises.
Après l'enregistrement de l'émission où je veux être Serge Lehman à la place de Serge Lehman un individu tenant à rester anonyme (appelons-le D.) m'a reproché de ne pas avoir assez considérer la dimension "architecturale" du texte, disant que c'était le principale point d'intérêt de l'auteur. Ce qui selon moi ne va absolument pas de soi à la lecture du texte, puisque ce qui d'un point de vue formel ce qui me frappe c'est la mécanique narrative (très typé "récit d'horreur", ce que j'ai trouvé très bof et à quoi Jérôme à quand même trouvé des qualités) plutôt que la mise en forme de concepts. Le même D. m'a appris que la première parution du texte avait eu lieu dans une revue spécialisée en littérature "terreur" (ou cie), du coup je me demande s'il n'y a pas eu un formatage du texte pour le couler dans le moule du genre (une question à poser à l'auteur).
Quoiqu'il en soit, on est très loin de par exemple 'Le Gouffre aux chimères', texte vraiment bon soit dit en passant.

Ecrit par : Epikt | 11.05.2009

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