25.01.2012
Palabres, de Urbano Moacir Espedite

Préambule : ce roman a fait l'objet, lors de l'émission du jeudi 24 novembre 2011 de la Salle 101, sur les ondes de la radio Fréquence Paris Plurielle, d'une première chronique dont celle-ci est une version écrite. Vous pouvez la retrouver sur le site de l'émission, en MP3. La chronique commence à 9'20" environ.
Urbano Moacir Espedite est peu connu, et pour cause : il n’a quasiment rien publié, que ce soit chez nous ou dans son pays d’origine, l’Argentine. Ayant beaucoup voyagé après avoir fui le régime péroniste, il n’a jamais cherché à faire éditer ses textes. Ce sont Bérengère Cournut et Nicolas Tainturier, les traducteurs de Palabres, qui ont monté ce projet en France après avoir rencontré l’auteur à Bonifacio. C’est donc le premier roman d’Espedite traduit en français, sorti en février 2011 chez Attila, a priori jamais publié en langue espagnole (j’ai tenté de contacter l’éditeur pour avoir confirmation, mais je n’ai pas encore reçu de réponse, et Internet semble, pour le coup, totalement muet). La date d’écriture de ce roman m’est donc inconnue, même si la biographie de l’auteur la situe après la dictature péroniste et les années 70. Ajoutons avant de commencer que le livre est agrémenté de très belles illustrations de Donatien Mary.
Palabres démarre dans les années 30, à Berlin, dans les quartiers pauvres. Hirsute van Spree est le fils un peu idiot d’une tenancière de bordel. Il est amoureux de Milla, jeune prostituée droguée à la magnifique chevelure rousse. Alors qu’il observe les ébats de celle-ci avec Rosario, un immigré italien ancien soldat de Mussolini, Hirsute déclenche un incident qui l’amène à quitter le bordel avec Rosario. C’est le point de départ d’une aventure qui va les mener jusqu’en Amérique Latine : voulant d’abord monter un trafic de drogue, Rosario se rend compte que Milla est issue d’un peuple légendaire, les Farugios, et décide de se rendre sur leurs terres pour rapatrier des femmes Farugios jusqu’à Berlin, dans l’espoir des les faire passer pour des aryennes auprès de nazillons en manque de descendance.
De leur côté, les Farugios forment un peuple pacifique, dont la société repose sur le « sacrato verbo », le verbe sacré. Parlant une langue inconnue de tous, car s’inspirant de tous les dialectes qu’ils ont croisés au cours de leur histoire, ils règlent tous leurs conflits par des discours sans fin. Maîtriser la langue à la perfection est la clé du pouvoir chez les Farugios. Grâce à ce talent, ils parviennent à rester discrets et à maintenir des relations cordiales avec leurs voisins Guardanais, fidèles à la culture dominante espagnole. Mais un jour, les Guardanais décident de rompre leurs échanges commerciaux. Voyant leur culture menacée, les Farugios se scindent en deux factions : l’une monte à l’assaut de Nuevo Rico, capitale guardanaise, afin de la conquérir par la force ; l’autre pense que seul le Verbe permettra de trouver un terrain d’entente.
Malgré la présence de ce peuple imaginaire et de leur langue tout aussi imaginaire, Palabres se classe dans le genre de la fable politique. Une fable avant tout très drôle : l’histoire démarre sur les chapeaux de roues, avec des personnages farfelus à qui il arrive des aventures délirantes. Le ton est peut-être un peu convenu – c’est typiquement le ton qu’on attend de ce genre de roman, fleuri, éloquent, joyeux – mais il fonctionne parfaitement. On va croiser par exemple une pétomane qui articule « Heil Hitler » avec son anus et son vagin, des soldats nostalgiques de l’empire napoléonien, des lamas élevés au rang de symboles révolutionnaires, etc. Cela dit, ce ton est par moments contrebalancé par des passages beaucoup plus sobres et percutants, notamment en fin de chapitre, apportant une sensibilité nouvelle pour mettre l’accent sur des émotions particulières.
Car Palabres, sous ses dehors de livre léger, parle de choses bien sérieuses. Il parle de culture, tout d’abord : la culture comme pivot d’une société, comme vecteur de paix, comme composant essentiel de l’identité d’un peuple. Si la culture d’un pays est phagocytée par celle d’un autre, alors la société s’effondre car en voulant défendre ses valeurs, elle en perd le sens. En même temps, protéger sa culture sans s’adapter à son environnement, en la réservant à une élite, est le meilleur moyen de se scléroser. Il y a donc un équilibre à trouver entre la défense de sa culture et l’ouverture aux autres cultures. C’est ce que veut montrer Espedite en séparant ses Farugios en deux factions : celle qui prône la guerre a toutes les chances d’échouer car elle trahit ses traditions et ne fait pas le poids face à d’autres peuples mieux aguerris ; et celle qui prône la paix et la résolution des problèmes par le discours risque de se faire cannibaliser par une culture plus violente.
Entrent alors en jeu les subtils mécanismes du pouvoir, et c’est là le cœur de ce roman. On ne pouvait sans doute pas en attendre moins de la part d’un argentin ayant vécu les années sombres de la dictature militaire… Déjà, Espedite nous décrit Nuevo Rico comme une ville totalitaire et sur-industrialisée, un peu à la manière des Temps Modernes de Chaplin : des ouvriers déshumanisés, utilisés comme chair à canon pendant que les puissants se cachent, un peuple brimé par une milice privée toute puissante, une misère repoussée dans des bidonvilles… Espedite démonte les mécanismes de la manipulation des masses, évoque les accointances entre les pouvoirs civils, militaires et religieux, et surtout, il montre l’impossibilité d’une utopie durable : si les Farugios parviennent à imposer leur modèle de société pendant un temps aux Guardanais, ils se prennent vite au jeu du pouvoir et se laissent séduire par son « côté obscur », pour finalement retomber dans les travers totalitaires qu’ils combattaient. Espedite met ainsi en scène les dérives des combats idéologiques, la disparition des valeurs originelles, l’effacement de la raison devant l’orgueil, la vanité et l’envie, et l’inévitable glissement vers la violence. En gros, chassez le totalitarisme, il revient au galop… Au final, personne ne peut contrôler le Pouvoir, présenté comme une entité à part entière, inhumaine.
Palabres est donc un livre drôle mais avec un vrai fond, certes pas spécialement original, mais qui s’impose avec une grande force au fur et à mesure des pages, où le côté un peu primesautier du début laisse la place à quelque chose de plus glaçant malgré la verve inébranlable de l’auteur.

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21.01.2012
Brûlons tous ces punks pour l'amour des elfes / L'Attaque des dauphins tueurs, de Julien Campredon

Préambule : ces livres ont fait l'objet, lors de l'émission du jeudi 15 décembre 2011 de la Salle 101, sur les ondes de la radio Fréquence Paris Plurielle, d'une première chronique dont celle-ci est une version écrite. Vous pouvez la retrouver sur le site de l'émission, en MP3.
Une chronique pour deux livres, d’aucuns pourraient m’accuser de céder à un accès de flemmite aigüe. Ils n’auront pas totalement tort, mais pas totalement raison non plus. Car associer ces deux recueils de Julien Campredon, jeune auteur originaire de Montpellier, a du sens. Un sens esthétique pour commencer : alors que Brûlons tous ces punks pour l’amour des elfes est sorti initialement en 2006 chez Monsieur Toussaint Louverture, le même éditeur profite de la sortie du second, L’Attaque des dauphins tueurs, en novembre 2011, pour rééditer le premier (dans une édition dite « véloce ») avec un design commun : une jolie couverture monochrome au graphisme délicieusement catastrophiste, doublée d’un bandeau de couleur qui dévoile une seconde vision de l’illustration.
Par ailleurs, ces deux recueils participent d’un même esprit, d’une même approche. Les nouvelles de Campredon se situent dans une sorte de monde parallèle où le fantastique, l’étrange et l’absurde paraissent parfaitement naturels. On ne peut pas parler véritablement de « fantastique », puisque les éléments qui s’y raccordent ne surgissent pas dans notre monde réel, mais en font déjà partie. C’est donc uniquement à nous, et non pas aux protagonistes, de nous en accommoder. Les personnages, eux, les manipulent ou les subissent, mais ils n’ont jamais l’air surpris. Cela crée un décalage parfois savoureux, très souvent drôle, et si l’originalité des idées n’est pas toujours au rendez-vous, le ton ironique ou absurde rend chaque nouvelle au pire plaisante, au mieux jubilatoire. En outre, Campredon se réclame de Borges dans une préface au premier recueil, sans se prendre véritablement au sérieux. Il est vrai que, encore plus dans le second recueil que dans le premier, on trouve quelques thèmes qui rappellent le maître argentin, même si le traitement est différent.
Malgré cette unité de ton, quelques détails distinguent les deux ouvrages. Les nouvelles de Brûlons tous ces punks… sont plus de l’ordre de la fable, du conte fantaisiste ou déjanté. On se rapproche même parfois de la fantasy, telle qu’on la conçoit aujourd’hui, avec la présence d’êtres ou de thèmes légendaires ou mythologiques mis à la sauce moderne. La Branleuse espagnole revisite ainsi le thème de la sirène, en plus rock’n’roll. C’est aussi le cas de Brûlons tous ces punks pour l’amour des elfes, qui donne son titre au recueil, nouvelle la plus réussie : un gardien de musée, pour protéger les œuvres de ceux qu’il appelle les elfes, à savoir l’élite intellectuelle et artistique qu’il érige en modèle, n’hésite pas à tirer à vue sur des punks qui cherchent à voler les buis en pot qui bordent le musée. Ce système de défense, tout à fait naturel et autorisé dans le monde imaginé par Campredon, mène à un combat final homérique qui rappelle celui du Seigneur des Anneaux.
L’Attaque des dauphins tueurs est plus ouvertement fantastique, moins délirant, comme si Campredon s’était légèrement assagi. On y côtoie le Diable dans Diablerie diabolique au clubhouse, très classique dans son déroulement sur le thème du « on ne berne pas le diable aussi facilement », mais ironique à souhait. Dans La Coulé de béton infernale, on rencontre des fantômes qui bétonnent le littoral du midi par vengeance. Cette nouvelle n’est pas sans rappeler Fantômes contre fantômes, le film de Peter Jackson, et s’avère être l’une des plus intéressantes du recueil, bien qu’un peu décevante sur la fin. On croise également, dans La Vengeance du livre uruguayen, un livre qui, infusé, donne naissance à plus de quatre cents livres de collection. Quant à la nouvelle qui donne son titre au recueil, c’est là encore la plus réussie : les dauphins vivent parmi les hommes mais sont considérés comme des moins que rien, des fainéants, des hippies qui passent leur temps à jouer aux anagrammes. Un jour, après une tempête dévastatrice, ils décident de passer à l’attaque. Ce texte donne dans le gore basique et jouissif et, cerise sur le gâteau, se moque allègrement des jeunes de la génération Tektonik, ce qui n’est pas pour me déplaire…
Pour revenir au socle commun de ces deux livres, l’écriture est fluide, rythmée, avec peu d’effets de style, mais avec quand même parfois de belles évocations (sur la lumière, les souvenirs, les paysages), quelques effets de symétrie discrets… Peu d’effets donc, mais utilisés à bon escient. Seul petit reproche que l’on pourrait faire sur le plan de la forme : le procédé un peu trop fréquent de l’alternance de temps : introduction au présent, flashback sur les événements qui ont conduits à cette situation, puis retour au présent pour la conclusion.
Ce sont donc des recueils drôles et divertissants, et jusqu’à un peu plus de la moitié de Brûlons tous ces punks…, on pense que Campredon va s’en tenir là. Mais au fil des nouvelles se dégagent quelques critiques sociales, certes peu appuyées, mais qui reviennent dans plusieurs textes, révélant un petit côté militant chez l’auteur. Dans Avant Cuba, par exemple, Campredon pointe le déséquilibre entre les générations, entre les jeunes qui ne trouvent pas de travail et galèrent pour se construire une vie, et les retraités soixante-huitards qui, non contents d’avoir capitalisé toute leur vie, vampirisent une économie à la déroute. On retrouve ce thème à plusieurs reprises, notamment dans la dernière nouvelle de L’Attaque des dauphins tueurs, où un retraité du nord vient s’installer dans le sud, sans aucun égard pour les coutumes du Midi et son écologie.
Le Midi, c’est l’autre cheval de bataille de Campredon. On le sent très attaché à sa terre natale : attachement sentimental à ses paysages, son silence, sa tranquillité, son caractère sauvage. Un attachement très marqué dans la dernière nouvelle de Brûlons tous ces punks…, Tornar a l’ostal. Mais on le sent aussi très remonté contre ceux qui exploitent cette terre et la dénaturent : les touristes, les industriels et les promoteurs immobiliers, bref, globalement la société d’aujourd’hui qui pousse le consumérisme à l’extrême. Ce trait critique est nettement plus marqué dans le second recueil, qui s’apparente presque à une sorte d’ode anti-cons.
Julien Campredon et Monsieur Toussaint Louverture nous convient donc à un joyeux cocktail avec ces deux recueils drôles, fantaisistes et légers, non exempts de réflexion et de critique sociale. Et en plus, les livres sont beaux. Allez hop, bougez-vous, en librairie !
15:09 Publié dans Livres, Salle 101 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : julien campredon, brûlons tous ces punks, l'attaque des dauphins tueurs, monsieur toussaint louverture |
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01.01.2012
Les Instructions, d'Adam Levin

Lorsque l’on voit Les Instructionssur les rayons des libraires, on trouve le livre beau. Quand on le prend en main, avec ses plus de 1000 pages, on le trouve intimidant. Une fois que l’on a lu les premières lignes, on le trouve excitant (et on l’achète, malgré sa taille et la certitude de se lancer dans une lecture de très, très longue haleine). Tout au long de la lecture, on le trouve fascinant. Et quand enfin on le referme, on oublie tous les qualificatifs précédents pour ne garder qu’un seul mot à l’esprit : chef d’œuvre.
Les Instructions, c’est le premier roman d’Adam Levin, auteur américain de 34 ans. Il a reçu le prix de la bibliothèque publique de New York, le Young Lions Fiction Award, qui récompense de jeunes auteurs de moins de 35 ans. Publié chez Inculte en France, il est sorti en juin 2011 et jouit déjà d’une excellente réputation dans la presse. Et force est de constater que cette réputation n’est pas usurpée. En ce qui me concerne, je me demande si ce n’est pas tout simplement le meilleur livre que j’ai lu de toute ma vie. Mais peut-être n’ai-je pas encore assez de recul, je me contenterai donc de rester sur l’idée du chef d’œuvre.

Les Instructions, c’est le titre que Gurion ben Judah Maccabee, le narrateur, donne à ce qu’il appelle son « livre sacré ». C’est le livre que nous sommes en train de lire, Adam Levin s’effaçant, en tant qu’auteur, derrière son personnage. Les seuls éléments extérieurs au livre de Gurion sont la préface de son éditeur et celle d’un de ses traducteurs, puisque Gurion a écrit une partie de son livre en hébreu. Ce livre, dans le temps du roman de Levin, a été publié en 2013 et relate des événements ayant eu lieu en 2006. Ces événements, ce sont quatre jours de la vie de Gurion alors qu’il se trouve à l’école d’Aptakisic, dans la banlieue de Chicago. À cette époque, Gurion est un garçon juif de 10 ans, très intelligent, érudit, idéaliste et particulièrement violent. Après s’être fait renvoyé de plusieurs écoles primaires, il atterrit à Aptakisic dans une classe spéciale appelée la Cage, destinée aux enfants à problèmes. Dans cette Cage, se sentant opprimé, emprisonné, il prépare avec ses camarades (se donnant le nom de « Côté du Dommage ») une révolte pour renverser l’Arrangement – l’ensemble des règles qui, appliquées par les robots (les professeurs, les surveillants, le directeurs), sont responsables de cette oppression.

Mais même s’il est dans la défiance permanente, dans un rapport de force incessant avec les adultes – après tout, c’est ce que font plus ou moins tous les enfants – Gurion n’est pas un simple fauteur de trouble. En plus d’être particulièrement éveillé pour son âge, il bénéficie d’un charisme presque surnaturel, aussi bien auprès de ses camarades que de ses professeurs. Aussi, quand il se met à raconter qu’il pourrait être le Messie que les Juifs attendent depuis des siècles, la majorité de ses camarades le croit. Lui-même y croit, même s’il n’a pas de certitude d’être effectivement le Messie. Et quand il tombe amoureux de June Watermark, une fille qui a priori ne lui est pas destinée car elle n’est pas juive, cela renforce sa volonté d’être exceptionnel pour pouvoir la convertir. Tout cela le conforte dans deux projets : écrire un livre sacré de l’envergure de la Torah – celui que nous tenons entre les mains ; et former une armée d’érudits israélites pour mener la guerre gurionique, regagner la Terre Promise et ramener la justice sur la Terre – la justice divine, bien sûr, pas celle des hommes.

Un peu intégriste, dit comme ça, non ? Oui, au premier abord, Gurion a l’air de se fabriquer une sorte de délire messianique, dont on pourra chercher les raisons, si on le souhaite, dans son éducation (une mère vétéran de la guerre du Liban, obsédée par la sécurité de son fils, et un père avocat défendant des antisémites), dans la réaction des adultes face à son influence sur les autres élèves, dans sa conception du judaïsme, de l’amour, de l’amitié, de la loyauté, etc. Mais c’est loin d’être aussi simple.

Déjà, s’il espère être le Messie, il n’est pas moins conscient de ses défauts, de ses erreurs. Il les reconnaît au fil des événements, même s’il en minimise la portée et adapte ses réactions en conséquence. Il reste lucide et ne rechigne pas à l’autocritique. Il ne succombe pas au culte de la personnalité.

Ensuite, malgré son intelligence, Gurion reste un enfant de 10 ans : il pleure quand son père le réprimande ; il se laisse emporter par ses émotions ; tout comme ses camarades, ses opinions sont tranchées, extrêmes, à peine nuancées – les enfants se posent moins de questions, font moins de compromis que les adultes – et peuvent se résumer la plupart du temps à « si tu n’es pas avec moi, tu es contre moi ».

Enfin et surtout, quand bien même on désapprouve ou remet en cause ses actes, sa façon de penser, quand bien même on est conscient, du début à la fin, que ce qu’il fait ou s’apprête à faire ne correspond pas à nos valeurs, Gurion est tellement fascinant et sa logique est tellement implacable, que l’on ne peut s’empêcher de trouver ses intentions louables, tout au moins défendables. C’est là le coup de génie d’Adam Levin : nous faire adhérer à une logique qui n’est pas la nôtre. Obsessionnellement méthodique, Gurion décrit et décrypte tout, absolument tout, en détail : ses actions, ses discussions, ses pensées, le comportement des autres. À chaque fois qu’il doit prendre une décision, il analyse chacune des options qui s’offrent à lui, et choisit celle qui ira dans le sens de sa conception de la justice et qui lui permettra d’accomplir ce qu’il veut. Il n’y a rien de fondamentalement mauvais chez Gurion : chacun de ses actes se défend selon cette logique, et on a beau en soupçonner les failles, on est incapable de réfuter ses arguments. Pire, on les accepte la plupart du temps tout en les sachant biaisés. C’est comme si son influence sur son entourage, qui grandit au fil des pages, que l’on constate par la manière dont ses camarades calquent leur comportement et leur façon de parler sur lui, nous gagnait nous aussi, au-delà des pages du livre. Et si cette histoire de Messie n’était pas si délirante que cela ?...
Cette fascination que l’on ressent pour Gurion tient aussi au caractère hypnotisant de sa narration, qui fait que l’on ne s’ennuie pas un seul instant au long de ces 1050 pages. Déjà parce qu’on apprend beaucoup de choses sur la religion juive et l’interprétation de la Torah, même si c’est par le filtre gurionique – et donc probablement déformant par rapport aux interprétations orthodoxes, mais je ne m’y connais pas assez pour juger. Il évoque par exemple l’idée selon laquelle Dieu aurait écrit la Torah pour que les hommes puissent la lire et la commenter, et ainsi aider Dieu à mieux comprendre les événements qu’il y décrit. On apprend aussi des choses totalement insignifiantes mais drôles, comme le résultat d’une étude sociologique sur quel urinoir choisir lorsqu’on entre dans des toilettes publiques. Les Instructions regorge d’idées de ce genre, de petites et grandes réflexions, bref, d’intelligence.
Ensuite, Gurion intercale dans son texte des éléments extérieurs à l’histoire de ces quatre jours : des rapports de renvoi d’école ; des échanges de mails avec ses professeurs, ses amis ; des dissertations de colles ; des rapports de séances de psychothérapie ; ses deux autres textes sacrés, dont le premier apprend à fabriquer des armes avec une bouteille en plastique et un ballon ; des retranscriptions de journaux télévisés… Tout un tas d’éléments plus ou moins importants pour comprendre un peu mieux Gurion, mais aussi pour aérer la lecture.

Enfin, Adam Levin n’oublie pas qu’il écrit un roman et joue à ce titre avec les mécanismes du genre : s’il respecte la chronologie des événements, il parsème son texte d’annonces discrètes et parfois sibyllines sur les événements à venir. Très tôt par exemple, il nous parle du « miracle du 17 novembre », qui désigne ce qui se passera le dernier de ces quatre jours, mais sans nous en dire plus. Gurion lui-même est conscient de ces mécanismes romanesques, car il n’oublie pas qu’il écrit pour un public – celui des érudits à qui il destine son ouvrage. Cela le rend d’autant plus fascinant – Gurion ne fait et n’écrit rien au hasard, tout a un sens, un but – et permet à Levin de glisser quelques réflexions sur la nature de la littérature. Et même si l’on sait que ce sont des mécanismes, on s’y laisse prendre et on s’implique émotionnellement dans cette lecture, au point d’être, par moments, en état de choc et de devoir poser le livre une demi-heure avant de pouvoir reprendre la lecture.

Ce qui précède ne décrit qu’une partie des qualités du roman de Levin. Il y a encore des dizaines de raisons d’aimer Les Instructions : les relations complexes de Gurion avec ses amis et ses ennemis, avec ses parents ; comment son amour pour June le bouleverse et influence ses décisions ; la gestation de son livre sacré et ses recherches pour améliorer son écriture ; les illustrations internes en mode texte pour appréhender la géométrie des lieux ; la théorie du splash et du visage, le jeu de tape-tape, l’hyperglisse… D’innombrables choses et émotions, parfois abordées discrètement, dont il serait dommage d’en dire trop(1) (et pour être honnête, je ne me sens pas capable de mieux décrire l’expérience vécue à la lecture de ce roman). Les Instructions, c’est un livre monumental, grandiose, aussi bien sur le plan intellectuel que sur le plan émotionnel. J’ai déjà dit que c’est un chef d’œuvre ?

(1) Et pourtant, comment ne pas évoquer : la place du judaïsme dans la société américaine d’aujourd’hui ; les failles du système éducatif ; la starisation superficielle ; le pouvoir des médias et la manipulation des masses ; la tendresse avec laquelle Gurion regarde ses parents et ses amis ; les mécanismes de l’oppression ; le rapport à la mort ; l’ironie cruelle du sort ; la découverte de l’amour, son caractère inconditionnel et exclusif…

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17.12.2011
Les Rêveurs de l’absolu, de Hans Magnus Enzensberger

Un poulpe violet sur la couverture d’un livre conseillé par les libraires de Charybde : il n’en fallait pas plus pour me jeter sur ce petit essai d’un peu plus de 100 pages, sans même savoir de quoi il parle. Après tout, se laisser guider sur les territoires de l’inconnu est l’un des plaisirs majeurs de la lecture. En l’occurrence, la découverte fut surprenante et très agréable.
Les Rêveurs de l’absolu, paru aux éditions Allia en 1998, est extrait d’un livre d’études de Hans Magnus Enzensberger, Politique et crime, écrit en 1964 (sorti chez Gallimard en 1967), dont l’objet est de décrire, à travers de multiples exemples qui ont marqué l’Histoire, les liens entre le pouvoir politique et le crime, organisé ou non. L’essai dont il est question ici relate les événements des révolutions russes de la fin du 19ème et début du 20ème siècle : de la naissance des mouvements de contestation bourgeois à l’instauration d’une Terreur qui harcèlera la classe gouvernante aristocratique pendant des décennies, en passant par l’échec de l’extension de la révolution aux paysans, Enzensberger évoque les victoires et les échecs des révolutionnaires, hommes et femmes jusqu’au-boutistes qui ont sacrifié leurs vies à un idéal pas toujours explicite.
Pour ceux qui, comme moi, ne connaissent pas cette période de l’Histoire, le texte d’Enzensberger est véritablement fascinant. Son discours limpide, sans être jamais didactique ou pontifiant, allie dimension historique et narration romanesque. Nous sommes indubitablement dans le registre de l’essai, pourtant l’auteur nous présente les protagonistes de cette révolution comme de véritables personnages, avec leurs caractères forts, leurs motivations ambigües, leurs actes de bravoure ou de lâcheté, qui s’inscrivent dans un scénario millimétré à faire saliver tout bon réalisateur qui se respecte. On imagine d’ailleurs très bien Martin Scorsese s’emparer de cette histoire pour en faire une fresque cinématographique somptueuse.
Quant à ceux qui sont familiers de cette époque, il y a fort à parier qu’ils y trouveront également leur compte. S’appuyant sur une vaste bibliographie, notamment sur les mémoires de Boris Savinkov, l’un des chefs de la révolution, Enzensberger pointe les zones d’ombre de l’Histoire. Il passe avec un naturel confondant d’une vision élargie de la politique russe (voire occidentale) aux multiples individualités qui ont mené le terrorisme révolutionnaire. Les relations entre le macrocosme politique et le microcosme de l’action terroriste constituent le point d’orgue de cet essai : manque d’envergure politique des révolutionnaires, liens troubles les unissant parfois à ceux qu’ils combattaient, mimétisme de leur organisation avec celle de la police secrète du tsar, incapacité à étendre leurs convictions à la classe paysanne… Enzensberger parvient à dessiner avec une grande clarté les contours d’une nébuleuse de violence et de sang qui annonce l’avènement du socialisme et du communisme en Russie.
Enzensberger prétend ne pas être historien, pourtant le talent dont il fait preuve pour nous raconter l’Histoire est immense. Il n’y a plus qu’à se jeter sur son ouvrage complet ou, si vous n’êtes pas encore complètement convaincus, sur le deuxième extrait sorti chez Allia, Chicago-Ballade, qui explore les relations entre Al Capone et les autorités de Chicago pendant la Prohibition.
15:30 Publié dans Livres | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : les rêveurs de l'absolu, enzensberger, allia |
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01.11.2011
Aloysius, de Fabrice Pataut


Alléché par la chronique de l’excellente Alice Abdaloff lors de l’émission du 11/02/2010 de la Salle 101, il était plus que temps que je me plonge dans Aloysius, de Fabrice Pataut. Publié chez Buchet-Chastel en 2001 avant d’être réédité dans la collection Motif des éditions du Rocher en 2009, ce roman assez étonnant commence par une chronique familiale sur l’île de Minorque en pleine guerre d’Espagne, avant de se transformer en roman noir moderne.
De nos jours, Thomas – le narrateur – se fait conter par le Diable l’histoire d’Aloysius, jeune garçon de l’île de Minorque ayant vécu dans les années 30. Plus précisément, le récit de Méphistophélès prend place en 1939, à la fin de la guerre d’Espagne, au moment où les franquistes s’apprêtent à entrer dans Madrid. Aloysius est un adolescent un peu secret. Il vit à Mahón avec sa grand-mère, Maria Christina Nelson-Sintes, descendante de l’amiral Nelson, au terme de sa vie, et Cathy Pons, la gouvernante de la famille. Ses parents, les Blemley, vivent quant à eux dans une villa et ne visitent que rarement leur fils. Pour passer le temps, Aloysius traîne avec Stanley, un anglais avec qui il noue une relation trouble qui n’est pas du goût de ses parents. On sent très vite que tout ce petit monde cache un certain nombre de secrets, et le Diable, en fin manipulateur, ne nous révèlera pas tout. En revanche, on pressent le destin de tous ces gens : car Feal Díaz, un général franquiste, accoste sur l’île incognito pour préparer l’entrée de son armée dans Minorque et neutraliser les combattants encore fidèles à la République. Le tranquille village de Mahón risque bien de faire les frais de la guerre civile. Mais qu’est-ce qui peut bien pousser le Diable à raconter cet épisode à notre narrateur ? Quel est le lien qui unit Thomas et Aloysius, outre le chat Voltaire, immortel et doué de parole, ayant appartenu à l’un puis à l’autre ? C’est ce que nous livrera la seconde partie du roman, qui se passe à notre époque, et qui voit Thomas, exilé en Allemagne, revenir à Barcelone avec sa compagne Dolorès après sa rencontre avec Méphistophélès.
Si ce résumé est un peu long et confus, c’est que le roman Aloysius est complexe et tortueux. Mais c’est surtout un roman savoureux, passionnant de bout en bout, aux multiples visages. S’il se présente tout d’abord comme un récit fantastique – via la présence du Diable et de ce chat loquace –, Fabrice Pataut ne creuse pas cette veine. Aloysius n’en est pas moins étrange de par les nombreuses impostures qu’il met en scène. Les apparences sont plus que jamais trompeuses : de l’identité trouble d’Aloysius jusqu’aux manigances de Thomas, en passant par l’ascendance douteuse de Maria Christina, les doubles jeux entre franquistes et républicains, les fausses amitiés et les gens qui se mentent à eux-mêmes ou tentent d’échapper à un passé ou une filiation qui les salissent, personne n’est ce qu’il semble être. L’auteur prend un malin plaisir à nous mener dans ce labyrinthe de faux-semblants, sans toutefois jouer le jeu des rebondissements : c’est par petites touches, subtilement, qu’il nous fait comprendre les intentions des personnages. Aloysius ne prend pas pour autant les allures d’un simple jeu de cache-cache, car Fabrice Pataut ne nous dévoilera pas tout, en tout cas pas de façon évidente. C’est ce qui fait tout le sel de ce roman : on ne sait pas où l’imposture commence, ni ou elle s’arrête. Témoin la postface de cette édition, qui reprend un article écrit par l’auteur après la parution initiale de son roman, où il nous apprend qu’Aloysius a réellement existé – mais, bien sûr, pas comme il nous est présenté ici.
L’autre grand intérêt d’Aloysius, c’est la fenêtre qu’il ouvre sur la guerre civile espagnole, assez peu connue en France – je n’ai pas le souvenir qu’elle soit enseignée à l’école, par exemple ; d’ailleurs, un passage par Wikipedia est conseillé aux incultes comme moi pour avoir un aperçu de ce conflit et se sentir plus à l’aise dans la lecture du roman. Si Pataut n’entre pas vraiment dans les détails politiques de la guerre, il en décrit toute la cruauté, d’autant plus choquante qu’elle s’applique à une petite ville et à des gens qui, pour faire cliché, « n’avaient rien demandé ». Pour accentuer cette impression, l’auteur a fait de Feal Díaz un personnage intraitable, brutal, sournois, haineux, toujours prompt à sauter à la gorge de ses ennemis. Ce n’est toutefois pas un stéréotype et sa personnalité se justifie en regard de sa vision de l’Espagne qui sera celle de l’après-guerre. Via Feal Díal, Pataut donne quelques pistes de réflexion sur la nature de l’Histoire et sa perception au fil du temps.
Enfin, Aloysius est aussi un livre sur l’importance de la littérature et sur l’ambiguïté de ses relations avec la réalité. Lady Blemley, passionnée par sa lecture de Virginia Woolf, en vient à vouloir que la réalité coïncide avec la fiction. Son comportement excentrique lors des repas familiaux, consistant à reproduire des scènes de son roman favori avec des noyaux d’olives, est plus touchant qu’inquiétant, car on sent derrière cette attitude un besoin d’échapper à une existence qu’elle ne maîtrise pas. L’auteur va même un peu plus loin lorsqu’il nous parle de Guillermo, le fils de l’employeur de Dolorès, troublé par le fait de retrouver, chez Marcel Proust, ses propres souvenirs : dès lors, sont-ils issus de sa mémoire, ou bien celle-ci est-elle influencée par ses lectures ? Fabrice Pataut réfléchit aussi, à travers son narrateur, à la façon de raconter une histoire, notamment une histoire réelle. Car quand plusieurs points de vue se confrontent, où est la vérité ? Par exemple, c’est par la bouche de Thomas que l’on découvre le récit de Méphistophélès. Cela rejoint la thématique de l’imposture qui, finalement, retrouve aussi bien sur dans le fond que dans la forme.
Roman de l’imposture : c’est peut-être de cette façon que l’on peut le mieux résumer ce livre captivant, foisonnant, qui réserve de multiples surprises de par ses nombreux visages.
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