07.05.2012

Elliot du Néant, de David Calvo

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Préambule : ce roman a fait l'objet, lors de l'émission du jeudi 12 avril 2012 de la Salle 101, sur les ondes de la radio Fréquence Paris Plurielle, d'une première chronique dont celle-ci est une version écrite. Vous pouvez la retrouver sur le site de l'émission, en MP3.

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Sur le défunt site du Cafard Cosmique, Jérôme Noirez, dans un article consacré à Witold Gombrowicz, écrivait cette phrase : « À quoi bon les mondes lointains, les futurs, les espèces extraterrestres, quand on peut, en glissant la tête sous un meuble, dans la contemplation des moutons de poussière à la dérive, en levant les yeux vers le plafond, à la découverte de fissures douteuses, de ratures qui pourraient être des flèches, qui pourraient indiquer une direction, vers un signe, un autre signe, un autre, connaître le frisson de l'infinité des possibles ? »

Lorsque je me suis remis à lire David Calvo (Nid de coucou et Acide organique), quelques semaines avant la parution d’Elliot du Néant (La Volte, mars 2012), le texte de Noirez m’est revenu à l’esprit. Je trouvai que l’écriture et les thèmes de Calvo lui faisaient vaguement écho. À la lecture d’Elliot du Néant, le rapprochement est encore plus frappant. Je n’ai pas encore assez lu Noirez pour savoir si les deux auteurs partagent une même sensibilité, mais ils se retrouvent indéniablement dans la recherche du mystère, non pas dans des territoires lointains et exotiques, mais sous notre nez, dans les interstices du quotidien. J’ai également pensé à Eloge des voyages insensés, de Vassili Golovanov, dont j’ai déjà parlé ici, qui s’émerveillait à la découverte d’une petite île oubliée au nord de la Sibérie. Cette simplicité dont on extrait des univers, la façon de bâtir des mondes à partir de rien, c’est ce qui me touche le plus chez David Calvo, et c’est certainement ce qui fait de sa voix l’une des plus originales et des plus puissantes de l’imaginaire français.

Elliot_2.jpgL’histoire d’Elliot du Néant se passe en 1986. Bracken est un français qui s’est exilé en Islande. Après avoir enseigné le dessin dans une école d’Hafnadjordur, il démissionne brusquement, soi-disant pour mieux exercer son art. Mais il ne parvient qu’à s’enfermer entre quatre murs, restant sous la couette toute la journée, dans une sorte de stase dépressive. Quelques mois plus tard, il est recontacté par Fink, le surveillant de l’école. Elliot, le vieil autiste qui s’occupait de l’entretien de l’école, a disparu après s’être enfermé dans sa chambre, une pièce sans autre issue que sa porte close. Très attaché à Elliot, Bracken accepte de revenir à l’école pour le chercher. Il y retrouve Fink, le proviseur Plouffe, ainsi que Bram, professeur rival de Bracken, qui a mis au point un jeu vidéo semblant avoir un lien avec la disparition d’Elliot. Mais le mystère de la chambre close semble impénétrable. Elliot pourrait bien avoir trouvé le chemin du Néant, lieu invisible qui se cache dans les interstices de notre réalité.

Elliot_3.jpgLe roman commence par des questionnements assez pessimistes sur le sens de la vie, sur la place et le rôle de l’individu au sein d’une société ou de son cercle intime. Bracken n’a pas trouvé sa place dans cet exil islandais. Pire, il s’est fait déposséder de celle qu’il s’était forgée (professeur de dessin), puisqu’il a perdu son talent (perte symbolisée par des moufles qu’il porte en permanence). Il cède alors à l’immobilisme, bien conscient que c’est le chemin le plus direct vers la mort. La mort est une préoccupation prédominante dans l’esprit de Bracken, en tout cas au début. On sent planer sur la première partie du roman la peur de vieillir, l’existence n’étant pour Bracken (et Calvo derrière lui ?) qu’une inexorable dégradation du corps, une lente perte de vie. La recherche d’Elliot va donc constituer, peut-être, un salut provisoire. Elle va se transformer, au fil des pages, en une véritable quête, celle du Néant. À travers elle, Bracken va essayer de retrouver une place dans le monde, de reconquérir son talent et surtout de ré-enchanter son quotidien.

Elliot_4.jpgC’est là la grande thématique de ce roman, celle qui anime tous les récits de David Calvo : le ré-enchantement de notre imaginaire, la place primordiale du mystère au sein de notre de vie, de la réalité. L’imagination, pour Calvo, joue le rôle de substitut au vide de notre quotidien. L’invisible, notion bien connue des Islandais associée au peuple féérique, prend autant d’importance que le visible. Les deux se mêlent et ne se distinguent plus. La fiction, la création et le réel s’imbriquent. La notion même de frontière prend une autre dimension, puisque la frontière, censée délimiter les espaces, devient ces espaces. La géographie en est totalement perturbée. Le choix de l’Islande n’est à ce titre pas un hasard : c’est un pays aux frontières du monde civilisé, dont le folklore est nourri d’imaginaire. C’est dans un tel décor que l’on peut tenter de découvrir les interstices du monde. Calvo joue ainsi à créer des liens entre la géographie visible, réelle, et celle qui est cachée, changeante, onirique. Il en va de même avec l’écoulement du temps. L’espace-temps de Calvo s’étend au-delà de la notion scientifique que l’on en a aujourd’hui. Il ne s’agit rien moins que de conquérir de nouveaux territoires, de créer, avec cette notion de Néant, toute une mythologie à partir de rien. Une mythologie intime, personnelle, qui nourrit un émerveillement permanent aussi bien chez Bracken que chez nous, lecteurs. Elle permet de réapprendre la simplicité, de redécouvrir les choses fondamentales, de retrouver un bonheur naïf en toute chose.

Elliot_5.jpgAu cœur de cette mythologie s’incarne la naissance de l’art. David Calvo exprime une idée particulièrement séduisante, selon laquelle l’art naît du vide, du néant, se construit à partir de rien, entraîné dans un cycle de création/destruction. Prenons l’exemple de la poésie, puisque Calvo s’inspire en partie d’un poème de Mallarmé : être poète, c’est chercher à épurer le langage, vider les mots de leur sens pour en extraire l’essence et toucher au néant. Puis, à partir de ce néant, recomposer un monde, un univers. Ainsi, la poésie naît du vide pour y retourner, puis renaître, indéfiniment. La quête du néant est donc pour Bracken, et ceci plus ou moins consciemment, un retour aux origines de l’art, un moyen de repousser l’immobilisme et la mort, et surtout une reconquête de son talent. On a parlé de poésie mais Calvo ne néglige pas les autres formes d’art, comme le jeu vidéo, et surtout le dessin. Il fait d’ailleurs un parallèle très intéressant entre le néant et les ellipses de la bande dessinée – l’espace entre les cases, ce que l’auteur ne nous montre pas et qui peut contenir une seconde ou un an, et d’innombrables mondes. C’est cette forme d’art que se réapproprie Bracken, et qui prend une dimension de plus en plus grande au fil du roman. On est véritablement fasciné par ce processus de réapprentissage, comme un enfant qui apprend à parler ou à marcher. C’est une démarche profondément touchante pour peu que l’on soit sensible à la puissance de l’art.

Elliot_6.jpgLe style de Calvo se prête admirablement à de telles idées. Il y a dans son écriture une poésie douce et mélancolique, qui naît notamment de l’opposition entre le vivant et le minéral. On pense aux jeux des enfants de l’école sur un décor de basalte volcanique presque désertique. Cette poésie rejoint l’idée du roman : à savoir que l’art naît du néant, se construit sur du rien, parfois par pur jeu. Je parlais de mélancolie mais Calvo sait aussi jouer sur les registres de l’humour et de la tendresse, à travers un bestiaire des plus originaux : comment ne pas tomber sous le charme de ces deux petites tortues, amnésiques mais porteuses d’un secret que l’on devine essentiel, qui stimulent noter curiosité par une conversation drôle et touchante ; ou sous celui d’un macareux muet et d’un morse bourru, demi-frères insolites dans un monde qui ne l’est pas moins. Ainsi, la froideur initiale de l’ambiance est atténuée, réchauffée par les relations qui vont se nouer entre Bracken et ces personnages animaux. On sent également une grande tendresse de Bracken/Calvo pour Elliot, le marginal, l’incompris.

Elliot_7.jpgDu point de vue de l’intrigue, force est d’admettre qu’il ne se passe rien pendant presque toute la première moitié du roman. Calvo parvient pourtant à nous captiver avec trois fois rien, quelques motifs de papier peints, une pièce réduite, la recherche d’un indice sur la disparition d’Elliot. Quand l’aventure débute, elle n’est pas pour autant bourrée d’action. Calvo nous apprend la patience comme il l’apprend à son héros. Et cette patience paye, car le final est grandiose, surprenant, chaotique, extrêmement réussi. Toute la lente montée en puissance du livre explose dans cette apothéose, qui n’aurait pas eu une telle force sans la lenteur et la patience du début. C’est une parfaite illustration des idées mises en scène par Calvo dans son roman : l’art naît du vide, d’un rien. Comme le corail ou les stalactites, il suffit d’une poussière pour y accrocher des rêves et les construire, les développer. C’est ce qu’il a fait avec ce roman. En ne partant de presque rien, un poème, une chanson (Nik Kershaw, The Riddle), il construit une histoire ensorcelante, créant du concret à partir de concepts abstraits que l’on a un peu de mal à suivre au début avant que tout ne se mette en place comme par magie. Oui, incontestablement, David Calvo est un magicien, et Elliot du Néant est sans doute, parmi les livres que j’ai lus de lui, celui dans lequel s’exprime le mieux son talent.

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03.03.2012

La Liseuse, de Paul Fournel

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De façon générale, j’aime les livres qui parlent de livres, mettant en scène des écrivains, imbriquant les narrations romanesques (un roman qui parle d’un roman qui parle d’un etc.), ou glissant par-ci, par-là, des réflexions sur la littérature. Alors, lorsque je suis tombé sur La Liseuse, de Paul Fournel, sorti ce mois de janvier chez P.O.L, impossible de passer un côté : un roman qui parle d’un éditeur devant faire face à la mutation numérique du marché du livre ne pouvait que m’intéresser, d’autant que le sujet est d’une actualité brûlante.

Robert Dubois est un éditeur vétéran, ayant fondé il y a de nombreuses années une maison qui porte son nom, petite structure bénéficiant d’une bonne renommée dans le milieu littéraire. Racheté il y a peu par un grand groupe, il continue tant bien que mal à publier les livres qu’il aime, devant batailler pour faire accepter certains projets difficiles que les financiers rechignent à valider. La routine, en quelque sorte. Mais quand son patron lui impose de relire ses manuscrits sur une tablette électronique, son petit monde est un peu plus perturbé : au papier réconfortant succède un écran froid, sans personnalité, qui annonce une révolution numérique menaçant de renverser le modèle de l’édition traditionnelle. Robert Dubois ne se laisse toutefois pas submerger par le progrès : tout en poursuivant son métier d’éditeur (lecture de manuscrits, déjeuners avec les auteurs, passes d’armes avec son patron), il tente d’apprivoiser sa liseuse et cherche, avec l’aide de stagiaires motivés, à prendre les devants face à des bouleversements technologiques auxquels personne, ni auteur, ni éditeur, ni lecteur, ne pourra échapper.

Malgré son sujet sérieux – un modèle économique en train de s’écrouler – La Liseuse est loin d’être un roman déprimant. Mieux, il se veut optimiste, légèrement ironique, et si les désillusions (passées, actuelles ou à venir) sont nombreuses, Paul Fournel ne sombre pas dans la morosité qui semble gagner l’édition aujourd’hui. Son regard sur l’économie du livre est pourtant sans concession : des écrivains qui proposent toujours la même histoire, celle d’un mec rencontrant une fille ou inversement, comme un gimmick dont on préfère rire (jaune) ; un travail de sape qui dure depuis des années et dont la logique purement financière des grands groupes est en grande partie responsable (« Nous avons vidé les livres de ce qu’il y avait dedans pour en vendre davantage et nous n’en vendons plus. Tout est de notre faute. ») ; les rapports entre le livre et les médias, en particulier le rôle de la télévision dans la démocratisation du livre aussi bien que dans son déclin ; la marge de manœuvre de plus en plus restreinte des éditeurs face à leurs actionnaires (« Comme je suis celui qui a déjà perdu et qui, de toute façon, perdra tout à la fin, on me laisse le droit d’accumuler quantité de petites victoires locales. »).

Et l’arrivée de cette liseuse n’annonce pas de meilleurs jours. Mais Fournel ne cède pas au défaitisme. Robert Dubois, devant ce changement, est plus fataliste que réfractaire. Il met sa liseuse à l’épreuve de son quotidien, nous gratifiant de situations anodines et drôles, tentant de plier cet objet sans vie à des usages séculaires. Il en décrit les implications aussi bien pratiques (taille, poids, transportabilité) que théoriques : droit d’auteur, économie numérique, statut de la librairie, etc. La liseuse, simple outil de travail, devient le symbole de la mutation du marché du livre, et Fournel n’esquive rien, même s’il ne rentre pas dans les détails. Il propose même quelques idées pour ne pas être éjecté du train. À travers les stagiaires de Dubois, on sent l’enthousiasme de l’éditeur (Fournel le fut lui-même), l’excitation procurée par la découverte de la littérature, sans cesse renouvelée même après des années de métiers lorsque l’on tombe sur un auteur prometteur. Du coup, La Liseuse baigne dans une bonne humeur constante, même si la fin est un peu plus mélancolique.

Surtout, Paul Fournel insiste sur un retour nécessaire au fondamental : la lecture. Quand on a le nez dans le « milieu », on oublie bien trop souvent que ce qui compte, ce sont les livres eux-mêmes. C’est l’occasion pour Fournel d’aborder la nature fluctuante de la littérature et son perpétuel état de crise : « L’édition littéraire n’a jamais été vraiment en crise, elle est la crise. C’est sa nature. » Il nous rappelle que lire, c’est un combat à l’issue incertaine, contre les mots, contre nous-mêmes, un combat dont on ressortira ravi ou blessé, mais toujours grandi. La Liseuse est au final un bien beau roman qui montre que l’on peut encore parler de livres en ces temps troublés, et qu’il est possible de concilier progrès et littérature sans forcément faire table rase du passé riche de l’édition.

05.02.2012

La Grève des bàttu, d'Aminata Sow Fall

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À l’heure où les protestations s’accroissent autour des prochaines élections présidentielles au Sénégal, la lecture de La Grève des bàttu s’avère particulièrement appropriée. Ce court roman écrit en 1979 fut publié par le Serpent à plumes en 2001, avant d’être réédité en 2006 dans la collection Motifs – bien belle collection, aux couleurs aussi variées que les nationalités de ses auteurs mais qui, si j’ai bien compris, a malheureusement mis un terme à ses publications. Il fut adapté en 2000 au cinéma par Cheikh Oumar Cissoko.

La Grève des bàttu se passe dans une ville qui n’est pas nommée, mais que l’on identifie assez facilement à Dakar. Le directeur du service de la salubrité publique, Mour Ndiaye, a pour mission de nettoyer la Ville des mendiants qui, selon le gouvernement, donnent une mauvaise image du pays et nuisent au tourisme. C’est Kéba Dabo, l’assistant de Ndiaye, qui va opérer ce « désencombrement ». Ndiaye espère bien que, grâce à ce coup d’éclat, il sera nommé vice-président de la République. C’était sans compter les mendiants qui, rejetés dans un quartier périphérique après avoir subi nombre de mauvais traitements, décident de faire grève, au point de déstabiliser une société profondément attachée à ses croyances et traditions.

Greve_battu_2.jpgPour les lecteurs occidentaux, La Grève des bàttu (sous-titré « Les Déchets humains ») est une fenêtre ouverte édifiante sur la culture et le mode de vie d’un pays que l’on réduit trop souvent à la musique et au rallye automobile. Mais pour son auteur, c’est surtout le moyen de dénoncer les travers d’une société écartelée entre sa modernité et ses traditions. Au centre de ce roman figurent la pauvreté et la mendicité, qui sont perçues d’une toute autre façon qu’en France. En effet, mendier est presque considéré comme un métier : les mendiants viennent à la Ville pour récolter de l’argent qu’ils enverront ensuite à leurs familles, restées dans les villages. De plus, la mendicité fait quasiment office de « service public » : donner la charité, c’est s’attirer la clémence de Dieu, selon les préceptes chrétiens. Ainsi, si les mendiants disparaissent, à qui adresser des offrandes pour voir ses prières exaucées ? La superstition est omniprésente – les hommes puissants consultent des marabouts pour s’assurer un avenir radieux – et ne pas suivre ses règles est prendre un risque considérable quant à sa réussite sociale et politique. C’est le dilemme que rencontrera Mour Ndiaye, obligé, pour se conformer aux règles sacro-saintes du tourisme, d’abolir un système qui, selon ses croyances, lui permettra d’arriver à ses fins personnelles.

Greve_battu_3.jpgLe pouvoir est l’autre thème majeur de La Grève des bàttu, et si Aminata Sow Fall garde un œil plutôt bienveillant sur le système de la charité (tout en en déplorant les causes, évidemment, et l’état de pauvreté de ses concitoyens réduits à ce « métier »), elle est nettement moins indulgente à l’égard des puissants. Elle critique fortement les ambitions politiciennes et individualistes qui ignorent les nécessités vitales d’une société en pleine mutation. Elle fustige les politiques qui offrent leur pays sur un plateau à des investisseurs étrangers irrespectueux accumulant des profits au mépris des travailleurs, à l’image du colonialisme européen en Afrique. Seul Kéba Dabo échappe à ce schéma, trop intègre pour entrer dans le jeu du pouvoir où tout est affaire de concession. Il est à ce titre le personnage le plus intéressant du roman, car le plus ambigu – il voue une haine féroce aux mendiants mais pour de toutes autres raisons que Mour Ndiaye. Aminata Sow Fall en profite aussi pour témoigner de la condition des femmes au Sénégal : elles doivent une obéissance aveugle aux hommes, sous peine d’être déshonorées. Les femmes elles-mêmes transmettent cette « tradition » à leurs filles car elles n’ont connu que ça, alimentant un cercle vicieux qui montre, heureusement, quelques signes d’essoufflement. Ainsi, la fille de Mour Ndiaye est le symbole d’une évolution encore discrète mais prégnante des mentalités.

Greve_battu_4.jpgTout ceci est raconté avec un style plutôt ordinaire, qui rappelle celui des contes – voir la surenchère typique de Mour Ndiaye dans sa quête de charité pour satisfaire les consignes de son marabout. On peut trouver la démonstration d’Aminata Sow Fall un peu trop appuyée, mais on ne va pas faire la fine bouche devant ce témoignage instructif et révélateur d’une culture et d’une situation sociale trop méconnues. D’autant que certains passages du livre sont d’une beauté subtile, comme la description du rapport émotionnel de l’homme de la ville au paysage, à l’espace, au désert. Alors, si vous voulez avoir un autre regard sur le Sénégal que celui qui nous est proposé dans les médias, La Grève des bàttu est une bien belle entrée en matière.

25.01.2012

Palabres, de Urbano Moacir Espedite

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Préambule : ce roman a fait l'objet, lors de l'émission du jeudi 24 novembre 2011 de la Salle 101, sur les ondes de la radio Fréquence Paris Plurielle, d'une première chronique dont celle-ci est une version écrite. Vous pouvez la retrouver sur le site de l'émission, en MP3. La chronique commence à 9'20" environ.

Urbano Moacir Espedite est peu connu, et pour cause : il n’a quasiment rien publié, que ce soit chez nous ou dans son pays d’origine, l’Argentine. Ayant beaucoup voyagé après avoir fui le régime péroniste, il n’a jamais cherché à faire éditer ses textes. Ce sont Bérengère Cournut et Nicolas Tainturier, les traducteurs de Palabres, qui ont monté ce projet en France après avoir rencontré l’auteur à Bonifacio. C’est donc le premier roman d’Espedite traduit en français, sorti en février 2011 chez Attila, a priori jamais publié en langue espagnole (j’ai tenté de contacter l’éditeur pour avoir confirmation, mais je n’ai pas encore reçu de réponse, et Internet semble, pour le coup, totalement muet). La date d’écriture de ce roman m’est donc inconnue, même si la biographie de l’auteur la situe après la dictature péroniste et les années 70. Ajoutons avant de commencer que le livre est agrémenté de très belles illustrations de Donatien Mary.

Palabres démarre dans les années 30, à Berlin, dans les quartiers pauvres. Hirsute van Spree est le fils un peu idiot d’une tenancière de bordel. Il est amoureux de Milla, jeune prostituée droguée à la magnifique chevelure rousse. Alors qu’il observe les ébats de celle-ci avec Rosario, un immigré italien ancien soldat de Mussolini, Hirsute déclenche un incident qui l’amène à quitter le bordel avec Rosario. C’est le point de départ d’une aventure qui va les mener jusqu’en Amérique Latine : voulant d’abord monter un trafic de drogue, Rosario se rend compte que Milla est issue d’un peuple légendaire, les Farugios, et décide de se rendre sur leurs terres pour rapatrier des femmes Farugios jusqu’à Berlin, dans l’espoir des les faire passer pour des aryennes auprès de nazillons en manque de descendance.

Palabres_1.jpgDe leur côté, les Farugios forment un peuple pacifique, dont la société repose sur le « sacrato verbo », le verbe sacré. Parlant une langue inconnue de tous, car s’inspirant de tous les dialectes qu’ils ont croisés au cours de leur histoire, ils règlent tous leurs conflits par des discours sans fin. Maîtriser la langue à la perfection est la clé du pouvoir chez les Farugios. Grâce à ce talent, ils parviennent à rester discrets et à maintenir des relations cordiales avec leurs voisins Guardanais, fidèles à la culture dominante espagnole. Mais un jour, les Guardanais décident de rompre leurs échanges commerciaux. Voyant leur culture menacée, les Farugios se scindent en deux factions : l’une monte à l’assaut de Nuevo Rico, capitale guardanaise, afin de la conquérir par la force ; l’autre pense que seul le Verbe permettra de trouver un terrain d’entente.

Palabres_3.jpgMalgré la présence de ce peuple imaginaire et de leur langue tout aussi imaginaire, Palabres se classe dans le genre de la fable politique. Une fable avant tout très drôle : l’histoire démarre sur les chapeaux de roues, avec des personnages farfelus à qui il arrive des aventures délirantes. Le ton est peut-être un peu convenu – c’est typiquement le ton qu’on attend de ce genre de roman, fleuri, éloquent, joyeux – mais il fonctionne parfaitement. On va croiser par exemple une pétomane qui articule « Heil Hitler » avec son anus et son vagin, des soldats nostalgiques de l’empire napoléonien, des lamas élevés au rang de symboles révolutionnaires, etc. Cela dit, ce ton est par moments contrebalancé par des passages beaucoup plus sobres et percutants, notamment en fin de chapitre, apportant une sensibilité nouvelle pour mettre l’accent sur des émotions particulières.

Palabres_2.jpgCar Palabres, sous ses dehors de livre léger, parle de choses bien sérieuses. Il parle de culture, tout d’abord : la culture comme pivot d’une société, comme vecteur de paix, comme composant essentiel de l’identité d’un peuple. Si la culture d’un pays est phagocytée par celle d’un autre, alors la société s’effondre car en voulant défendre ses valeurs, elle en perd le sens. En même temps, protéger sa culture sans s’adapter à son environnement, en la réservant à une élite, est le meilleur moyen de se scléroser. Il y a donc un équilibre à trouver entre la défense de sa culture et l’ouverture aux autres cultures. C’est ce que veut montrer Espedite en séparant ses Farugios en deux factions : celle qui prône la guerre a toutes les chances d’échouer car elle trahit ses traditions et ne fait pas le poids face à d’autres peuples mieux aguerris ; et celle qui prône la paix et la résolution des problèmes par le discours risque de se faire cannibaliser par une culture plus violente.

Palabres_5.jpgEntrent alors en jeu les subtils mécanismes du pouvoir, et c’est là le cœur de ce roman. On ne pouvait sans doute pas en attendre moins de la part d’un argentin ayant vécu les années sombres de la dictature militaire… Déjà, Espedite nous décrit Nuevo Rico comme une ville totalitaire et sur-industrialisée, un peu à la manière des Temps Modernes de Chaplin : des ouvriers déshumanisés, utilisés comme chair à canon pendant que les puissants se cachent, un peuple brimé par une milice privée toute puissante, une misère repoussée dans des bidonvilles… Espedite démonte les mécanismes de la manipulation des masses, évoque les accointances entre les pouvoirs civils, militaires et religieux, et surtout, il montre l’impossibilité d’une utopie durable : si les Farugios parviennent à imposer leur modèle de société pendant un temps aux Guardanais, ils se prennent vite au jeu du pouvoir et se laissent séduire par son « côté obscur », pour finalement retomber dans les travers totalitaires qu’ils combattaient. Espedite met ainsi en scène les dérives des combats idéologiques, la disparition des valeurs originelles, l’effacement de la raison devant l’orgueil, la vanité et l’envie, et l’inévitable glissement vers la violence. En gros, chassez le totalitarisme, il revient au galop… Au final, personne ne peut contrôler le Pouvoir, présenté comme une entité à part entière, inhumaine.

Palabres est donc un livre drôle mais avec un vrai fond, certes pas spécialement original, mais qui s’impose avec une grande force au fur et à mesure des pages, où le côté un peu primesautier du début laisse la place à quelque chose de plus glaçant malgré la verve inébranlable de l’auteur.

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21.01.2012

Brûlons tous ces punks pour l'amour des elfes / L'Attaque des dauphins tueurs, de Julien Campredon

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Préambule : ces livres ont fait l'objet, lors de l'émission du jeudi 15 décembre 2011 de la Salle 101, sur les ondes de la radio Fréquence Paris Plurielle, d'une première chronique dont celle-ci est une version écrite. Vous pouvez la retrouver sur le site de l'émission, en MP3.

Une chronique pour deux livres, d’aucuns pourraient m’accuser de céder à un accès de flemmite aigüe. Ils n’auront pas totalement tort, mais pas totalement raison non plus. Car associer ces deux recueils de Julien Campredon, jeune auteur originaire de Montpellier, a du sens. Un sens esthétique pour commencer : alors que Brûlons tous ces punks pour l’amour des elfes est sorti initialement en 2006 chez Monsieur Toussaint Louverture, le même éditeur profite de la sortie du second, L’Attaque des dauphins tueurs, en novembre 2011, pour rééditer le premier (dans une édition dite « véloce ») avec un design commun : une jolie couverture monochrome au graphisme délicieusement catastrophiste, doublée d’un bandeau de couleur qui dévoile une seconde vision de l’illustration.

Campredon_1.jpgPar ailleurs, ces deux recueils participent d’un même esprit, d’une même approche. Les nouvelles de Campredon se situent dans une sorte de monde parallèle où le fantastique, l’étrange et l’absurde paraissent parfaitement naturels. On ne peut pas parler véritablement de « fantastique », puisque les éléments qui s’y raccordent ne surgissent pas dans notre monde réel, mais en font déjà partie. C’est donc uniquement à nous, et non pas aux protagonistes, de nous en accommoder. Les personnages, eux, les manipulent ou les subissent, mais ils n’ont jamais l’air surpris. Cela crée un décalage parfois savoureux, très souvent drôle, et si l’originalité des idées n’est pas toujours au rendez-vous, le ton ironique ou absurde rend chaque nouvelle au pire plaisante, au mieux jubilatoire. En outre, Campredon se réclame de Borges dans une préface au premier recueil, sans se prendre véritablement au sérieux. Il est vrai que, encore plus dans le second recueil que dans le premier, on trouve quelques thèmes qui rappellent le maître argentin, même si le traitement est différent.

Campredon_2.jpgMalgré cette unité de ton, quelques détails distinguent les deux ouvrages. Les nouvelles de Brûlons tous ces punks… sont plus de l’ordre de la fable, du conte fantaisiste ou déjanté. On se rapproche même parfois de la fantasy, telle qu’on la conçoit aujourd’hui, avec la présence d’êtres ou de thèmes légendaires ou mythologiques mis à la sauce moderne. La Branleuse espagnole revisite ainsi le thème de la sirène, en plus rock’n’roll. C’est aussi le cas de Brûlons tous ces punks pour l’amour des elfes, qui donne son titre au recueil, nouvelle la plus réussie : un gardien de musée, pour protéger les œuvres de ceux qu’il appelle les elfes, à savoir l’élite intellectuelle et artistique qu’il érige en modèle, n’hésite pas à tirer à vue sur des punks qui cherchent à voler les buis en pot qui bordent le musée. Ce système de défense, tout à fait naturel et autorisé dans le monde imaginé par Campredon, mène à un combat final homérique qui rappelle celui du Seigneur des Anneaux.

Campredon_3.jpgL’Attaque des dauphins tueurs est plus ouvertement fantastique, moins délirant, comme si Campredon s’était légèrement assagi. On y côtoie le Diable dans Diablerie diabolique au clubhouse, très classique dans son déroulement sur le thème du « on ne berne pas le diable aussi facilement », mais ironique à souhait. Dans La Coulé de béton infernale, on rencontre des fantômes qui bétonnent le littoral du midi par vengeance. Cette nouvelle n’est pas sans rappeler Fantômes contre fantômes, le film de Peter Jackson, et s’avère être l’une des plus intéressantes du recueil, bien qu’un peu décevante sur la fin. On croise également, dans La Vengeance du livre uruguayen, un livre qui, infusé, donne naissance à plus de quatre cents livres de collection. Quant à la nouvelle qui donne son titre au recueil, c’est là encore la plus réussie : les dauphins vivent parmi les hommes mais sont considérés comme des moins que rien, des fainéants, des hippies qui passent leur temps à jouer aux anagrammes. Un jour, après une tempête dévastatrice, ils décident de passer à l’attaque. Ce texte donne dans le gore basique et jouissif et, cerise sur le gâteau, se moque allègrement des jeunes de la génération Tektonik, ce qui n’est pas pour me déplaire…

Pour revenir au socle commun de ces deux livres, l’écriture est fluide, rythmée, avec peu d’effets de style, mais avec quand même parfois de belles évocations (sur la lumière, les souvenirs, les paysages), quelques effets de symétrie discrets… Peu d’effets donc, mais utilisés à bon escient. Seul petit reproche que l’on pourrait faire sur le plan de la forme : le procédé un peu trop fréquent de l’alternance de temps : introduction au présent, flashback sur les événements qui ont conduits à cette situation, puis retour au présent pour la conclusion.

Campredon_4.jpgCe sont donc des recueils drôles et divertissants, et jusqu’à un peu plus de la moitié de Brûlons tous ces punks…, on pense que Campredon va s’en tenir là. Mais au fil des nouvelles se dégagent quelques critiques sociales, certes peu appuyées, mais qui reviennent dans plusieurs textes, révélant un petit côté militant chez l’auteur. Dans Avant Cuba, par exemple, Campredon pointe le déséquilibre entre les générations, entre les jeunes qui ne trouvent pas de travail et galèrent pour se construire une vie, et les retraités soixante-huitards qui, non contents d’avoir capitalisé toute leur vie, vampirisent une économie à la déroute. On retrouve ce thème à plusieurs reprises, notamment dans la dernière nouvelle de L’Attaque des dauphins tueurs, où un retraité du nord vient s’installer dans le sud, sans aucun égard pour les coutumes du Midi et son écologie.

Le Midi, c’est l’autre cheval de bataille de Campredon. On le sent très attaché à sa terre natale : attachement sentimental à ses paysages, son silence, sa tranquillité, son caractère sauvage. Un attachement très marqué dans la dernière nouvelle de Brûlons tous ces punks…, Tornar a l’ostal. Mais on le sent aussi très remonté contre ceux qui exploitent cette terre et la dénaturent : les touristes, les industriels et les promoteurs immobiliers, bref, globalement la société d’aujourd’hui qui pousse le consumérisme à l’extrême. Ce trait critique est nettement plus marqué dans le second recueil, qui s’apparente presque à une sorte d’ode anti-cons.

Julien Campredon et Monsieur Toussaint Louverture nous convient donc à un joyeux cocktail avec ces deux recueils drôles, fantaisistes et légers, non exempts de réflexion et de critique sociale. Et en plus, les livres sont beaux. Allez hop, bougez-vous, en librairie !